Abdelwahab Amich, l'un des doyens de la peinture tunisienne, n'est plus à la recherche d'une formulation plastique. Il a depuis longtemps fini par délaisser la réalité, l'image photographique, pour inventer une peinture originale proche de l'abstraction, une poétique de la géométrie, au pouvoir attractif certain. |
Amplement satisfait de cette technique, il n'aspire désormais à aucun changement. Sa manière de peindre reste donc immuable. Le tableau exposé cette année au Grand Palais des Champs-Elysées dans le cadre de la manifestation parisienne «Art en Capital», qui vient de se tenir (du 22 au 30 novembre), ne diffère pas trop des «Brodeuses», l'œuvre qui a été présentée deux ans auparavant et qui a obtenu, on s'en souvient, la médaille de bronze (cf : La Presse du 22 novembre 06). « La Rachidia », le tableau choisi cette année, présente le même support structurel, la même technique et le même effet de contraste.
Peint à partir d'un souvenir d'enfance, « La Rachidia » s'insert dans la série des œuvres inspirées du folklore tunisien exclusivement. Il semble construit selon un idéogramme spécifique, une construction géométrique où le «modelé» et les «dégradés» semblent ne jouer aucun rôle mais qui sollicitent néanmoins aussi bien l'esprit que le regard. Car, à bien regarder, l'univers du peintre n'est pas intemporel ; la réalité n'est jamais trop loin. Faut-il le souligner ? Malgré cette tendance à l'abstrait, malgré l'absence de perspective qui met en lumière ce côté naïf, simpliste, si caractéristique, il n'existe en fait aucune confusion dans la perception des peintures de Abdelwahab Amich. Pour « La Rachidia », une composition à cinq personnages, des musiciens, la ressemblance avec le réel est bien là. Chaque artiste montre, en effet, des traits physiques et des habits bien distincts.
Certes, dans « La Rachidia » la palette manque de richesse. Le peintre coloriste et généreux des «Trois tisseuses», des «Fleuristes», de « La Mariée de Sousse» ou encore de «La mère et l'enfant», peut, quand il désire, s'ériger en un alchimiste des pigments. Si dans « La Rachidia » il n'a recours qu'à deux couleurs, le rouge et le bleu gris, c'est que ce peintre, fils d'une terre de lumière, a ses raisons. Bien qu'elle semble au premier abord une simple conséquence de la construction géométrique si épurée de l'artiste, cette économie dans les couleurs joue en réalité un rôle fondamental. En effet, en faisant ressortir, par une savante combinaison, exclusivement le «khamri» et le bleu gris soyeux de ces habits amples et massifs que sont les «djebbas» des musiciens, elle rend du coup plus claire la perception du réel.
Le même rôle est dévolu à la forme géométrique qui structure, comme d'habitude, le tableau. En fracturant l'ensemble livré à l'œil, elle ne porte pas préjudice à la lisibilité ; au contraire, par son côté épuré, par cette alternance d'espaces et de figures géométriques, elle confère à l'œuvre cette étrangeté qui lui donne vie, ce côté imaginaire, subjectif, cette touche magique qui, en sous-tendant la non-figuration, en fait toute sa beauté.
Rafik Darragi
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