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Vient de paraître ( La Presse Littéraire du 1 Juin09)

«Ces passeurs d’esprit…»

«Traduction, pluridisciplinarité et traversée des frontières» (III)

Dernière partie de l’intervention de notre collaborateur permanent, le Pr et écrivain Rafik Darragi, intitulée : «Interrogations et préjugés : la traduction en question», lors du colloque international consacré à la traduction qui s’est déroulé à Alger les 27, 28 et 29 avril. Rappelons que ce colloque a été organisé par le département d’interprétariat et de traduction de la faculté des Lettres et des Langues de l’Université d’Alger Ben Youssef-Benkhedda.

Mais d’abord qu’est-ce donc que la culture? Ses définitions sont multiples (14) et comme tant d’autres concepts, comme la violence ou l’amour, par exemple, elle n’est pas toujours appréhendée d’une manière précise. Parce qu’elle est polymorphe à souhait, difficile à cerner, on se contente trop souvent de la réduire à un constat, un schème préconçu, voire une manière de vivre d’une société. Or la culture est plus que cela; elle est un concept certes, mais un concept dérivé des règles et codes, partie intégrante des traditions orales et écrites d’un peuple, qui consacrent les mœurs du temps généralement admises. Et comme les peuples sont souvent constitués de groupes différents, il importe de faire la distinction, au sein de cette culture, entre «culture sociale» et «culture individuelle», car c’est par le biais de la langue, ce moyen de communication, que l’acte interculturel, l’échange d’idées et de valeurs, peut s’épanouir au sein de ces groupes.

D’où cette étroite, indissoluble corrélation entre culture et langue. Déjà, il y a plus d’un siècle, l’anthropologue avant la lettre, Franz Boas, avait démontré que chaque langue occidentale, en particulier, possède, sous un substrat fragmentaire de grammaire latine, sa propre configuration, ses propres usages et habitudes linguistiques, sa forme d’esprit, sa manière de raisonner, ses propres champs lexicaux et cognitifs. Ces caractéristiques que l’on désigne par l’expression «génie de la langue», sont trop souvent la pierre d’achoppement pour le traducteur soucieux de fidélité. Comme l’explique la linguiste et traductrice bien connue Marianne Lederer: «Pour rendre justice à un texte rédigé en conformité avec le génie de la langue d’origine, la traduction sera rédigée en conformité avec le génie de la langue de ceux qui la liront.» (15)

Sur le plan pratique, on le sait, cette fidélité et ce respect vis-à-vis de la langue d’origine ne sont pas toujours rendus d’une façon adéquate pour diverses raisons. Trop souvent c’est la formulation originale (transcodée) qui en est la cause. L’agencement, la progression logique des idées, la présentation des arguments propres à la langue d’origine, ne coïncident que rarement, sinon jamais, avec la langue d’arrivée qui, souvent, se trouve être la langue maternelle du traducteur.

D’autre part, il est certain que tant sur le plan culturel que sur le plan social, le bilinguisme n’est pas sans effets négatifs. Ainsi, une enquête menée en Tunisie a conclu que l’adoption du français parce qu’il est la langue véhiculaire de la science et de la technologie a conduit plus d’un écrivain tunisien à imputer au bilinguisme la faiblesse des œuvres littéraires aussi bien en arabe qu’en français. La même enquête souligne par ailleurs que «l’enseignement bilingue tunisien, de par la prédominance du français, semble favoriser une minorité d’élèves aisés, ce qui pourrait donner confirmation à ce que de nombreux Tunisiens redoutent: que le français devienne le monopole des minorités qui ont tendance à se couper des masses populaires, lesquelles considéraient, en un temps révolu, le français comme la langue du colonisateur, de l’oppresseur. Maintenant il ne faut pas qu’elles le sentent comme un moyen d’une oligarchie politique arrivée.»(16)

Bilinguisme

 

Par conséquent, que certaines sociétés soient plus susceptibles, plus jalouses de leur langue et de leur identité propre, il n’y a rien d’étrange à cela. Face à une culture étrangère, le risque de l’acculturation est toujours possible. C’est de cette manière que nous interprétons cette réaction épidermique de A. Kilito. Il a peur, comme tout un chacun, de perdre son identité, c’est -à- dire la connaissance de ce que l’on est. Et pourtant, à bien lire son essai, cet auteur semble constamment conscient de son propre système culturel, et par conséquent de son comportement personnel. Suivant un schéma d’analyse largement basé sur la relation «psychisme/culture», A. Kilito prend toujours soin d’expliquer les contradictions susceptibles de naître à partir de ses«étranges» attitudes et prises de positions. Ce faisant, a-t-il été influencé par les comparatistes? Par Mme de Staël, par Goethe et tous les tenants de la Weltliteratur? Peut-être,car dans son livre A. Kilito a inscrit d’emblée son actiondans la littérature comparée: «Le comparatisme, écrit-il, loin d’être réservé à quelques spécialistes, est accessible à quiconque s’approche de la littérature arabe, ancienne ou moderne. Je veux dire que le lecteur qui consulte un texte arabe est prompt à le relier, directement ou indirectement, à un texte européen.» (p.24).

Mais la position de A. Kilito étant celle d’un intellectuel ouvertement engagé, nous pensons plutôt qu’il a tendance à considérer la traduction sous l’angle de la théorie, comme les philosophes Walter Benjamin et Emmanuel Levinas ou encore le critique littéraire Antoine Berman, plutôt comme un champ d’inspiration socio-culturelle ayant une valeur éthique intrinsèque. «Traduire, c’est bien sûr écrire et transmettre. Mais cette écriture et cette transmission ne prennent leur vrai sens qu’à partir de la visée éthique qui les régit.» (17)

Ces mots de Berman soulignent l’engagement dont doit faire preuve tout traducteur, habité par le souci de l’Autre, conscient du rôle éminent qui lui est dévolu. Nous connaissons les profondes motivations de l’auteur de L’Epreuve de l’étranger: «Car la traduction n’est pas une simple médiation: c’est un processus où se joue tout notre rapport avec l’Autre.» (18)

En revanche, les réflexions de A. Kilito peuvent fort bien apparaître au premier abord, comme des préjugés injustifiés chez un homme de culture, universitaire et pédagogue de surcroît. En effet, dans l’enseignement des langues, sur quoi se basent certaines méthodes pédagogiques comme, par exemple, l’Approche Communicative sinon sur cette étroite corrélation entre la langue et la culture? Un esprit d’ouverture sur la culture de l’Autre est toujours requis chez l’enseignant, comme chez l’élève. Montrer le relativisme des cultures reste la condition sine qua non de l’apprentissage interculturel.

La culture de l’Autre

 

C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas, surtout nous, pédagogues, nous retirer d’un monde où la vie nous engage; nous ne pouvons pas vivre hors de la collectivité, en simple témoin. En cette période de globalisation et de migration généralisée où les frontières culturelles s’ouvrent de plus en plus et où le maître mot est devenu la transmission du savoir, on aurait souhaité que l’essai de Abdelfattah Kilito, qui touche un sujet très sensible, puisse servir à dissiper l’incompréhension entre les peuples et à corriger les ignorances ou les simplifications outrancières. Or, malgré sa «substantifique moelle», cette œuvre peut paraître dirigée contre un prétendu européocentrisme rampant. En témoignent non seulement le dernier chapitre qui reprend le titre provocateur de l’essai, mais également la citation de Pétrarque, pleine de haine contre les Arabes,placée en première page alors qu’elle date du XIVe siècle.

Force est de reconnaître que cette attitude est susceptible de porter, à long terme, un grave préjudice à la langue et à son peuple. Elle s’appuie sur une idéologie dépassée. En effet, sacraliser une langue, refuser à tout étranger le droit de la parler, c’est condamner à terme cette langue au déclin et à la disparition.

A quoi est donc dû l’essor de la langue anglaise sinon à cette possibilité offerte à tout un chacun de la parler, quitte à lui faire subir les pires traitements? L’anglais en usage aujourd’hui à travers le monde n’est pas le «Royal English», celui de la BBC, d’Oxford et de Cambridge mais le «Broken English». Selon Léopold S. Senghor lui-même, le chantre de la négritude, c’est, paradoxalement,l’anglais, et non le français, qui correspond le mieux, par sa plasticité et son rythme, au tempérament des peuples noirs. On ne comprend donc que mieux pourquoi, plus que l’héritage colonial commun, c’est l’œuvre pionnière de Léopold Sédar Senghor, sa «recherche de l’Etre», son exaltation de la spécificité africaine et sa revendication de la négritude, qui a inspiré le célèbre Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire. Cette œuvre, qui a, à son tour, contribué à impulser la fameuse «quête dramatique de l’identité» d’Aimé Césaire auprès des signataires antillais de l’Eloge à la créolité. (19)

Lors du colloque sur la francophonie tenu à Alep (Syrie) en avril 2008, l’universitaire Claude Coste a évoqué le fameux texte collectif paru dans le journal Le Monde du 16 mars 2006, qui défend l’émergence d’une «world literature» en français et qui prédit la mort de la francophonie, cet avatar du colonialisme. Après avoir admis que la «classification bi-partite» qui caractérise la francophonie aujourd’hui, «appelle des critiques légitimes», Claude Coste a cité, comme exemple, le mouvement créoliste initié par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant: «…En jouant la géographie contre l’histoire, la synchronie contre la diachronie, les cultures minoritaires contre les cultures majoritaires, on a donné à la ‘‘francophonie’’ une autonomie d’existence qui ne devait plus rien à la volonté ségrégationniste des intellectuels et universitaires français.» (20)

Traduire, c’est trahir…

 

Pour autant, l’universitaire français se plaît à reconnaître «l’apport majeur du manifeste» qui tient dans l’ouverture d’esprit de ses signataires, dans leur aspiration à l’universel ainsi que dans leur refus de «l’enfermement dans la communauté, la tyrannie de la nation, la banalité des stéréotypes ou de l’exotisme». (21)

Ce sont précisément ces idéaux et ces aspirations qui animent les écrivains anglophones comme Raja Rao, R.K Narayan, Chinua Achebe, Wole Soyinka, ou encore Elechi Amadi. Le syndrome du long sanglot de l’homme blanc est loin derrière eux. Ils ne ressentent plus ses affres, c’est-à-dire cette hantise maladive du néo-colonialisme. Et par conséquent ils ne se soucient guère de savoir si la langue qu’ils utilisent est une référence identitaire ou pas.

Certes, «traduire c’est trahir», a-t-on dit, surtout lorsqu’il s’agit d’un texte hétéro-idiomatique truffé d’allusions de nature socio-culturelle spécifique. Passeur mais aussi défenseur, le traducteur est soumis à la loi du pendule, qui le fait osciller entre sa propre créativité et sa fidélité au texte. «Pour traduire, disait Marianne Lederer, comprendre soi-même ne suffit pas, il faut faire comprendre».(22) Il n’en demeure pas moins vrai, cependant, qu’au-delà de ce que les linguistes appellent le «génie de la langue», au-delà de cet apport subjectif si complexe, propre à l’auteur, qui constituent la pierre d’achoppement inévitable, le rôle du «passeur de la littérature» reste fondamental. Comme l’a récemment expliqué le chroniqueur tunisien, Nabil Radhouane, son rôle a aujourd’hui considérablement évolué. Citant le philosophe Paul Ricœur, il écrit: «Le plus important aujourd’hui, et c’est là où réside la rupture d’avec la vieille conception, est d’être des passeurs d’esprit à esprit plutôt que de langue à langue. Des cultures nouvelles, nées sur les acquis de la tolérance et de l’humilité, seront alors issues d’un métissage auquel participera la traduction d’œuvres littéraires et de textes philosophiques. C’est seulement à ce prix que Paul Ricœur aura eu raison, lui qui a dit: ‘‘La traduction, malgré son inachèvement, crée de la ressemblance là où il ne semblait y avoir que de la pluralité’’».(23)

Certes, la co-existence des identités pose problème et A.Kilito a, en quelque sorte raison d’y percevoir une menace dans l’affirmation de soi. Mais faut-il pour autant négliger l’autre conséquence de cette co-existence, l’épanouissement au sein d’une société multiculturelle? C’est à ce niveau qu’intervient, précisément, le rôle du traducteur. C’est à lui de souligner, quand il le peut, avec honnêteté, les bienfaits de cette interpénétration des identités que redoute tant notre auteur. Michel Bénamou… avait raison d’affirmer que «les connotations sont soit culturelles soit imaginaires et débordent donc la linguistique: on entre dans l’expérience individuelle, sociale, nationale, raciale de chaque récepteur…» Bien plus, et comme l’a précisé Nora Kazi-Tani à propos de la francophonie et de sa valeur, une langue ‘‘en partage’’ n’apporte pas «seulement des idées de tolérance mais aussi de dialogue et d’échange.»

R.D.

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(14)Voir les définitions données par D.Arezki, op.cité, pp. 11-12.

(15)Etudes de Linguistique Appliquée (ELA), n°24, Paris, Didier, Oct-Déc. 1976, p. 17.

(16) «Bilinguisme et Enseignement Primaire», (notes de lecture), Revue Tunisienne des Sciences de L’éducation, mars 1976, Publications de l’Institut National des Sciences de l’Education, Tunis, pp. 114-115.

(17) Cité par Sherry Simon, Antoine Berman ou l’absolu critique in TTR: traduction, terminologie, rédaction, Antoine Berman aujourd’hui/ Antoine Berman for our time Sous la direction de Alexis Nouss, Volume14, numéro2, 2e semestre 2001, p.19-29. http://www.erudit.org/revue/ttr/2001/v14/n2/000567ar.html, (p.3).

(18)A. Berman, L’Épreuve de l’étranger, p. 287, cité par Sherry Simon, op.cité p.4.

(19)L.S. Senghor, The Essence of language: English and French, Culture2, 2, 1975, pp.75-98.

(20)Claude Coste, La France est-est elle un pays francophone? in Actes du colloque international: La littérature francophone et sa didactique (13-16 avril 08), Université d’Alep, Faculté des lettres, département de français, pp. 76-92, (p 85).

(21)Ibidem, p.87.

(22)Marianne Lederer, Etudes de linguistique Appliquée (ELA), n° 12, Paris, Didier, Oct-Déc. 1973.

(23)“Traduire, c’est réunir“, La Presse de Tunisie du 17 novembre 08.

(24)Nora Alexandra Kazi-Tani, “Francophonie et littérature ou la francophonie comme valeur“ in Actes du colloque international: La littérature francophone et sa didactique (13-16 avril 08), Université d’Alep, Faculté des lettres, département de français, pp 312-319, (p.318).

 

 

 

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