il envahit tout, imprime sa marque, et les êtres et les choses subissent sa loi. C’est son intelligence qui lui donne droit à une place à part et fait de lui, en fait, le maître du monde. N’ira-t-il pas un jour jusqu’à fabriquer des êtres nouveaux et se modifier lui-même ?
Pour en arriver là, l’Homo sapiens a eu à se heurter à un univers souvent hostile qu’il lui a fallu vaincre grâce à son cerveau, car sa force physique n’aurait pas suffi à la tâche. Ce fut de tous les temps un agresseur agressé, victime et bénéficiaire de la violence : il a dû combattre la matière, les animaux et ses semblables. La lutte dure encore.
Individuelle ou collective, aujourd’hui banalisée à outrance par les différents médias, améliorée de jour en jour, polymorphe à volonté, la violence est de plus en plus source de perplexité, difficile à cerner et à comprendre. Avant 1968, les ouvrages traitant de la violence, et les tentatives pour en définir la nature et les formes, furent rares, ainsi que le souligne avec surprise l’historien français Pierre Chaunu qui écrit :
Pour le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle, nous avons consulté, en français, vingt-neuf dictionnaires et encyclopédies, relevant les définitions de "violence", "violent" et "colère". L’exploration nous a réservé quelques surprises. La première, c’est l’étendue de la zone de silence ; 40 pour cent (12 sur 29) des recueils consultés n’ont aucune rubrique à "violence" et à "colère ". (13-14) (1)
Pourtant, ce n’est pas légitimer la violence que de dire qu’elle reflète, dans une certaine mesure, la Société, car si elle est dans la nature de l’homme, elle est également propre au groupe. Aussi chacun la voit, la subit et la juge d’une manière différente selon le bord où il se trouve. L’Eglise la condamne au nom de la morale chrétienne (2); Marx, Sorel, Fanon, Sartre et bien d’autres la justifient sous certaines formes et dans certains cas, au nom de la solidarité humaine. Force purificatrice pour les uns, régénératrice, offrant l’auréole du martyre aux “glorieux morts" de sa cause, elle est le mal, le mensonge, la destruction pour les autres. Avec la puissance économique, celle de l’Argent, elle se multiplie et devient satanique : ainsi le millionnaire de Bernanos, qui "peut tuer...sans même savoir qu’il tue" (3), symbolisant l’oppression de classe.
C’est que l’homme ne change guère. Capable d’évolution, capable d’imagination, maître de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, il est cependant demeuré moralement le même qu’aux premiers temps. La violence n’a pas disparu avec ce que l’on appelle la Civilisation. Ses moyens ont évolué mais elle est restée, avant et depuis l’âge de pierre, l’âge des métaux, passant à travers chaque ère nouvelle, pour survivre jusqu’à la nôtre, l’ère nucléaire, décuplant d’abord, à chaque acquisition nouvelle puis multipliant à l’infini, ses possibilités de destruction, atteignant, ou presque, la puissance de provoquer l’apocalypse.
Le constat est amer : nul siècle de la longue histoire de l’humanité ne peut être qualifié de moins ou plus violent que l’autre. Tous sont jalonnés d’actes sanglants et barbares. Seuls ont varié les moyens mis à la disposition des humains, leur puissance, l’étendue de leur pouvoir, qui dépasse les limites de la planète Terre.
Or, il est évident qu’une société qui fait prévaloir le rendement et la performance manque d’humanité. Si les techniques nouvelles sont désormais évaluées en termes de rentabilité, au mépris des besoins, à quoi servent-elles, sinon à élargir davantage le fossé entre les riches et les pauvres, puisque les plus démunis n’en tirent aucun profit et continuent à sombrer chaque jour davantage dans la misère, faute de soins et de médicaments ? Ces inégalités sont porteuses d’une violence insidieuse qui menace toute l’humanité.
L’alerte est cependant donnée, grâce à toutes ces voix, d’origine et d’expression différentes, aux mobiles parfois obscurs, dispersées, non coordonnées, parfois discordantes, parfois suspectes : autorités morales, mass media, associations diverses. Ainsi, lors du sommet franco-allemand de Fribourg, tenu le 12 juin 2001, un communiqué commun a été publié, affirmant que la situation en Europe est préoccupante, étant donné la montée du nationalisme et de la violence xénophobe, conséquence «du manque de reconnaissance sociale qui affecte des personnes et des groupes, carence qui augmente à mesure que la société se désintègre».
Le communiqué reconnaît que le vrai problème est celui des immigrés. Outre l’octroi d’un droit moderne sur la nationalité, les immigrés doivent bénéficier du «respect des particularités culturelles et de droits spécifiques» ; c’est là la condition sine qua non pour éviter la violence. «La violence xénophobe, poursuit le communiqué, ne s’exerce pas seulement contre les immigrés et les étrangers, mais aussi fréquemment contre des personnes différentes de ce qu’il est convenu d’appeler le “citoyen normal” parce qu’elle prend racine dans une idéologie de l’inégalité de valeur des personnes…»
Au vu de ces constatations, le communiqué rappelle : «Plus les peurs de désintégration sont grandes, plus forte est “l’ethnisation” des problèmes sociaux et, par là même, l’accusation portée contre d’autres groupes». (4)
Objet de débats récurrents, le problème de l’insécurité est révélateur de la tension existant au niveau des rapports de l’Etat avec les couches sociales défavorisées, en particulier les immigrés, sujets à des «crises identitaires» susceptibles de créer des désordres sur la voie publique. Il faut néanmoins reconnaître que ce souci, fort légitime, que les autorités prennent de l’ordre et de la stabilité, leur dicte souvent des mesures de plus en plus contraignantes qui, prises sous le coup de la peur et de l’inquiétude, consolident indirectement la mainmise du pouvoir sur l’individu.
Le communiqué n’utilise pas ces termes crus ; il préfère les sous-entendus et l’art des métaphores et des litotes ; au lecteur de comprendre le message, la nécessité, voire l’urgence, de promouvoir l’inclusion sociale, d’autant plus que ce phénomène auquel il est fait allusion relève d’une longue tradition qui remonte aux temps les plus reculés de l’histoire humaine.
La violence n’est plus le fait des barbares ; elle a gagné les “civilisés”. La nature humaine n’aide pas à nous en sortir. Faut-il, pour autant, désespérer de l’Homme, ce «dieu tombé qui se souvient des cieux» (Lamartine) ? Comme le dit si bien le romancier anglais John Berger, membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine, la solidarité mondiale reste notre seul recours : «Chaque émigrant sait au fond de son âme que le retour est impossible. Même si, physiquement, il est capable de revenir, il ne revient pas vraiment parce que l’émigration l’a profondément changé. Il est également impossible de retourner au vécu historique lorsque chaque village était au cœur du réel. Le seul espoir de refaire un centre est de faire un centre du monde entier. Une seule chose peut transcender le manque de foyer moderne ; la solidarité mondiale ». (5)
Rafik DARRAGI
(1) Chaunu, P., La Violence de Dieu (pp.13-14), Paris, 1968.
(2) Dans une Italie en proie à la fureur aveugle du terrorisme et de la mafia, victime lui-même d’un attentat qui a failli lui coûter la vie, originaire d’une Pologne longtemps sous la botte militaire, le Pape Jean-Paul II n’a cessé de condamner la violence. Son discours le plus mémorable demeure, à notre avis, celui qu’il prononça à Drogheda, en Irlande, en septembre 1979. Il y disait notamment : «Je proclame avec la conviction de ma foi dans le Christ et avec la pleine conscience de ma mission que la violence est un mal, que la violence est inacceptable comme solution aux problèmes, que la violence n’est pas digne de l’Homme. La violence est un mensonge car elle va à l’encontre de la vérité de notre foi, de la vérité de notre humanité. La violence détruit ce qu’elle prétend défendre : la dignité, la vie, la liberté des êtres humains. La violence est un crime contre l’humanité car elle détruit le tissu même de la société.» (Le Monde du 2.10.79)
(3) «Un millionnaire dispose au fond de ses coffres de plus de vies humaines qu’aucun monarque, mais sa puissance est comme celle des idoles, sans oreilles et sans yeux. Il peut tuer, voilà tout, sans même savoir qu’il tue. Ce privilège est peut-être aussi celui des démons.» Journal d’un curé de campagne, p. 90.
(4) Le Monde du 13/06/2001
(5)http://www.peripheries.net/article195.html (visite du 17 sept.09)