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Entretien :

La Presse de Tunisie (
Le 16 MARS 2009)  

« Quand on est dans l'exil... »  
Entretien avec Leila Sebbar



L'affectif, ‘l'Œdipe linguistique', la figure symbolique de la mère et surtout celle du père, que ce dernier soit absent, ambivalent ou libérateur, ont, évidemment, un rôle majeur dans la formation de l'enfant. Ils caractérisent l'écriture de plusieurs voix maghrébines confrontées au problème de l'exil. Chez Leïla Sebbar, par exemple, écrivaine de père algérien et de mère française, émigrée en France depuis sa prime enfance, cela se traduit par la recherche, à travers ses personnages, de la langue paternelle comme l'illustre sa série de textes intitulée L'arabe comme un chant secret (Editions Bleu autour).

La sociologue Dalila Arezki interprète la recherche de cet ‘Œdipe linguistique' comme un état de manque :

« Dans cette exhortation à maintenir vivante la langue des racines, l'arabe, à la transmettre de génération en génération, Leïla Sebbar exprime ce manque qu'elle ressent. Il lui permet de comprendre, certes, mais peut-être pas de rejoindre l'autre, aimé, à commencer par le père. Ainsi, elle souligne son besoin d'être “dedans”. C'est là que l'identité cesse d'être flottante». (Dalila Arezki, Romancières algériennes francophones : langue, culture, identité, Séguier, Paris, 2005, p.123)

Il faut préciser également que Leïla Sebbar a été la directrice d'un certain nombre d'ouvrages collectifs dont Mon père ( La Presse du 2 avril 2007), édité par la maison d'édition Chèvre-feuille étoilée de Montpellier, ouvrage qui a réuni trente et une contributions de femmes, exclusivement, portant sur le thème du père. Elle y a même signé une nouvelle, ‘Il chante en arabe' : un chant nostalgique entendu un jour dans la rue et qui déclenche un retour vers l'univers ludique de l'enfance, rappelant à l'auteur une mélodie orientale que son père chantonnait en se rasant : «Vers la lumière, la brise de l'enfance…».

A l'occasion de la sortie à Tunis de son nouveau livre Mon cher fils (Editions Elyzad) où, le personnage principal, mû probablement par un étrange pressentiment, s'efforce en vain de faire apprendre l'arabe à son fils, La Presse est allée à la rencontre de Leila Sebbar.

La Presse  : Vous nous avez un jour écrit : « Je ne me sens pas  un écrivain ‘engagé' au sens sartrien. Je me sens dans mon siècle plus simplement.» Que pouvez-vous dire aujourd'hui à la lumière de votre nouveau roman, Mon cher fils ? Quelles sont donc vos motivations ? Est-ce la fin d'un cycle ou un simple prolongement ?

L.S. : J'ai commencé à publier des articles dans des revues et ensuite des essais. Le premier roman que j'ai publié s'appelle Fatima ou les Algériennes au square. C'était autour d'un personnage de la première génération de femmes maghrébines. Ces femmes se réunissaient pour bavarder. Fatima ou Les Algériennes au Square c'est un petit peu comme les femmes dans le patio, dans la cour de la maison. J'ai, depuis, écrit des nouvelles, des romans, des essais, des récits de voyage ; j'ai publié en tout une trentaine de livres. Non, Mon cher fils , d'une certaine manière, ne ferme pas un cycle, mais cela m'amuse d'arriver aujourd'hui, en 2009, alors que j'ai commencé à publier en 1978/1979. Fatima est la première, la première femme dans la littérature française, maghrébine, algérienne et dans Mon cher fils , il s'agit d'un homme, un ‘chibani' de la première génération qui a travaillé pendant trente ans en usine, à l'usine Renault-Billancourt, dans l'île Seguin, à Boulogne. Donc je mets en scène, encore une fois, à l'intérieur de la littérature française, -parce que ce roman s'inscrit à l'intérieur de la littérature française-, ce ‘chibani' qui a vécu trente ans de sa vie en France, dans l'émigration, dans l'usine, dans une usine qui était immense ; c'était une usine d'automobiles -phare de l'industrie française.

La Presse  : Derrière l'apparente banalité du quotidien, se profile une réalité spécifique, celle de la culture et des traditions maghrébines. Le contexte reste toujours l'exil et ses conséquences…

L.S. : Oui, ce personnage, cet homme a longtemps vécu en France ; il a eu une famille ; il a épousé une Algérienne, bien sûr, je ne sais pas si c'est sa cousine exactement mais ça pourrait être. Il a eu sept filles et un fils ; sept filles, c'est beaucoup mais le garçon est arrivé. Dans l'enfance du fils, le père a été, d'une certaine manière, un père absent ; absent parce qu'il ne fait que travailler, il travaille pour sa famille, il travaille dur, le travail à l'usine n'est pas un travail facile ; il n'a fait que cela. De temps en temps il rencontre des amis au café, à l'usine, des ouvriers comme lui. Sa famille, c'est plutôt l'usine que sa propre famille si vous voulez ; parce qu'il passe plus de temps à l'usine que dans sa maison. La maison, c'est la maison de la femme ; la maison de la femme, c'est la maison des enfants. De temps en temps, avec son fils, le dimanche, cet homme va voir un ami qui a un jardin –ouvrier ; les jardins-ouvriers sont de petits jardins à la périphérie des villes qu'on loue aux ouvriers ; on y cultive des légumes, des légumes du pays, qui poussent bien… Et le dimanche aussi il va jouer au loto…  ou au tiercé à l'époque ; il emmène son fils ; il faut dire que cet homme est analphabète ; son fils qui fréquente l'école française l'aide. C'étaient des moments heureux dans la vie de cet homme. A un moment donné, il essaye de faire apprendre à son fils la langue arabe puis le Coran mais en vain ; le fils n'est guère enthousiaste et le maître d'arabe un piètre pédagogue ; l'enfant a finalement abandonné. Les années passent. Le père revient en Algérie, seul. Ni son fils, ni sa femme, ni ses filles n'ont accepté de le suivre.

La Presse  : Les femmes répugnent donc au retour ?

L.S. : Souvent les femmes qui ont des enfants veulent rester en France. Si la femme de temps en temps pense à retourner au pays c'est pendant les vacances. On y va pour revoir la famille et puis c'est pour la mort… la mort, plutôt pour cette première génération ; pour être avec les siens dans le cimetière. Il y a des agences spécialisées pour cela.... Dans Mon cher fils notre homme veut revenir au pays avant sa mort. Là, en Algérie, il vit seul dans une petite maison face à la mer. Moi, je crois qu'il est content d'une certaine façon, d'être dans cette maison, d'être en face de la mer ; il est content, il est bien.

La Presse  : il a pourtant abandonné sa famille, les siens…

L.S. : Non, il ne les a pas abandonnés, non, il dit que s'ils veulent venir qu'ils viennent ; ils seront les bienvenus ; c'est d'ailleurs, leur maison ; il n'est pas parti dans un esprit d'abandon, pas du tout ; il est content lorsqu'il apprend, à un moment donné, que ses petits-enfants, de l'une de ses filles, vont venir le voir ; il est content de çà.

La Presse  : Et l'histoire se développe…

L.S. : Oui, il va à la grande poste d'Alger, une belle poste, magnifique, une sorte de monument historique de style mauresque, très immense avec une coupole très belle… Là, il rencontre par hasard une jeune fille qui vit à Alger, de père algérien et de mère française. Elle sait l'arabe et le français parfaitement et travaille comme écrivain public… Et c'est ainsi que s'engage une relation de complicité entre ce vieil homme et cette jeune femme, qui ne se connaissent pas ; mais, peu à peu, ils vont faire connaissance ; il va essayer par son intermédiaire d'écrire à son fils.

La Presse  : D'où le titre du roman…

L.S. : Oui, elle commence toujours la lettre par ‘mon cher fils' ; et ils se parlent, l'un à l'autre ; elle dit des choses qu'elle n'a jamais dites à personne et lui, il dit aussi des choses qu'il n'a jamais racontées auparavant ; et ainsi on apprend la vie de l'un et la vie de l'autre. Il y a dans ce roman un certain nombre d'histoires : la vie de cet homme qu'on apprend en même temps que la jeune fille, et la vie de la jeune fille qu'on apprend en même temps que le vieil homme.

La Presse  : Une relation d'amitié… La communication qui avait manqué au père…

L.S. : Il s'établit une relation d'amitié mais aussi de complicité et on comprend alors qu'il est très malheureux, en plein désarroi : il n'a plus de nouvelles de son fils depuis longtemps. Ses filles ne donnent plus des nouvelles de leur frère; la mère, non plus, ne lui donne plus des nouvelles de son fils.

La Presse  : C'est le silence, un symbole…

L.S. : C'est le silence ; de même qu'il ya un silence entre les générations, parce que son fils ne veut entendre rien de l'histoire de l'Algérie, ni de la guerre… Il ne rejette pas son père mais il y a une violence que le père ne comprend pas et il n'a aucune nouvelle, aucune lettre de lui. Résultat : il se sent seul dans son histoire avec son fils, non avec sa famille. Bien sûr, il a été absent pour ses filles, également, et de la même manière mais il a essayé de faire au mieux ; il a fait de son mieux mais on ne comprend pas bien. Voilà, c'est l'histoire. 

La Presse  : Il n'existe aucun lien avec les autres écrits ?

L.S. : Je ne sais pas mais les préoccupations sont les mêmes d'un roman à l'autre ; d'un carnet de voyage à l'autre ; à travers les nouvelles ; on retrouve les mêmes questions sur l'exil, sur les questions qu'on se pose quand on est dans l'exil, les relations à la fois avec les autres qui sont les ‘étrangers' et avec ses propres enfants qui deviennent des étrangers.

La Presse  : D'après votre propre expérience ?

L.S. : Non pas d'après ma propre expérience mais d'après mes préoccupations, oui ; mes questions, oui.

La Presse  : L'Algérie…

L.S. : Non, pas toujours l'Algérie mais l'Algérie est là ; c'est vrai ; car j'y ai vécu mon enfance et mon adolescence ; et puis j'ai un père algérien ; donc l'Algérie est importante pour moi ; c'est la moitié… de moi ; donc elle est là…


Entretien conduit par Rafik Darragi .

 

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