Retour page accueil

 

Vient de paraître ( La Presse Littéraire du30 Mars 09)

L'allusion

Le Jour dernier, confessions d'un imam, de Racha Al-Ameer

« …Nous avons, nous intellectuels de culture arabo-musulmane, un besoin urgent, aussi bien d'un rationalisme fort, qui ne se laisse pas effrayer par l'épouvantail d'une quelconque “trahison”, que d'un renouvellement de nos lectures qui nous permette de renouer avec ce sans quoi les Textes ne sont qu'une suite de prescriptions arbitraires, que nous adoptons avec docilité, alors que la vérité religieuse est nécessairement de celles qui portent et transportent… La liberté n'y est pas une “valeur”, comme certains le suggèrent: elle y est une conquête exaltante !» (La Presse Littéraire du 16 février).
C'est à cette belle réflexion de notre ami et collègue Raouf Seddik que nous avons pensé lorsque nous avons refermé le livre de Racha Al-Ameer, Le Jour dernier, confessions d'un imam, qui vient de paraître aux Editions Sindbad/Actes Sud. Ce beau roman est sans doute à même de répondre à ce besoin de «renouvellement de nos lectures» que d'aucuns ressentent à un moment ou un autre de leur vie. En effet, à lire cette longue confession de ce religieux, on ne peut qu'être frappé par sa savante glose et sa trajectoire finale car si la foi en Dieu et en Sa justice de cet homme reste de bout en bout inébranlable, il faut préciser que son entrée dans la vie religieuse a été, pourtant, tout à fait fortuite :
«Ce statut sous lequel tu m'as connu, imam de la mosquée des Exilés, ne me provenait ni d'un legs ni d'une démarche volontaire. Seule la pauvreté de mes parents les avait contraints à m'envoyer à l'école de notre village, plutôt une école coranique qu'une vraie institution scolaire. Voilà tout.» (p.17)
  L'homme a beau être versé dans les arcanes de la religion, il se révèle incapable d'appréhender un mystère inaccessible à cause précisément de sa nature humaine. C'est elle qui pousse cet imam,  «garant des critères du licite et de l'illicite» (p. 92), à chercher sa place au soleil et qui l'incite à rechercher les feux de la rampe et les honneurs de ce monde, malgré les déboires, les menaces et les dangers. Et les dangers, cet imam en rencontra au cours de ce roman plus d'un, jusqu'à même frôler la mort ; une expérience qui, d'ailleurs, n'a pas manqué de le marquer d'une manière indélébile : «Etre sauf ne signifie pas forcément avoir vu la mort passer tout près de soi ou passer soi-même tout près d'elle; parfois et même le plus souvent, être sauf c'est avoir été transpercé par la mort, ne serait-ce que l'instant d'une flèche fébrile».(p.229)

Etre de passion…

Pour être impartial, et afin de comprendre l'état d'esprit  du personnage et sa décision finale,  précisons au lecteur que cet imam a obtenu, outre son diplôme en théologie, une licence de lettres arabes et qu'au cours de ses péripéties, il fut amené à travailler sur le poète  Al  Moutanabbi, jugé dans ce roman comme «incontestablement l'homme dont l'œuvre poétique et la vie sont, de loin, les plus séduisantes.» (p.31)
Etre de chair, de désirs et de passions donc, ce «vénérable quadragénaire» (p.41) finit par découvrir, comme tout être humain, l'amour, ses joies et ses problèmes, pour ne pas dire ses ravages : 
«…Je ne peux que te détromper si, d'une manière ou d'une autre, tu refusais de croire que rien dans ma vie, où se bousculent hommes, évènements et attitudes, ne mérite mention à part ce qu'il  y a eu entre nous.» (p.13) Personnage-cause de ce roman, la bien-aimée n'apparaît nullement responsable des ennuis de l'imam. Comme dans le mélodrame, ce qui compte dans ce roman ce n'est pas tant la peinture des personnages que la situation elle-même dont les points culminants tiennent en haleine le lecteur. En sublimant cette passion, le héros innocente sa bien-aimée : «Que je t'aie aimée et que je t'aime encore, que j'aie joui et jouisse encore de ton amour, cela ne fait aucun doute. Que j'aie été la “victime”  de mon amour pour toi, béni soit cet amour». (p.6)
Là s'arrête la comparaison avec le mélodrame car Le Jour dernier, confessions d'un imam se présente surtout comme une analyse de l'état aigu de l'âme et du cœur d'un homme de religion et, par ricochet, une profonde réflexion sur la politisation de la religion et ses dérives.

Le libre-arbitre

Tout le roman se trouve adroitement structuré en une série d'événements qui finissent  par refléter en réalité ce paradoxe qu'est l'homme. En effet, la conduite de cet imam semblera quelque peu incompréhensible, voire incompatible avec son sacerdoce. Pourtant sa profonde piété est là. Seule sa foi lui a évité de généraliser sur la nature de l'homme. Il n'en demeure pas moins que la finalité de ce roman, inscrite dans son titre même: Le Jour dernier, reste l'affirmation du libre arbitre, la liberté de choisir son destin. Et pour l'illustrer, qui mieux que le maître à penser de l'imam ? C'est lui, le mentor qui, en fin  de compte, montre  à son disciple  la voie à suivre. Il le fit, comme à son habitude, grâce à une subtile  allusion à un verset du Coran: «En ce jour dernier, j'aurais tant aimé avoir comme toi, une compagne qui me serait un refuge. Alors n'hésite pas.» (p.254) Une allusion adaptée, il est vrai, à la circonstance puisque l'imam n'hésita pas.
Même s'il se refuse à tout résumé  car chaque paragraphe, chaque phrase, voire chaque mot, y semble irréductible, ce roman est prenant — la traduction, limpide, de notre compatriote Youssef Seddik  y est certainement pour quelque chose. C'est le premier roman de la Libanaise Racha Al-Ameer. Il révèle un esprit critique moderne, un auteur averti, qui tient compte de l'attachement au sacré et qui n'a pas hésité à questionner d'une manière franche certains enseignements rétrogrades en partant d'un point de vue original et avec un sens très aigu des exigences de la condition humaine.

R.D.

Le Jour dernier, confessions d'un imam, de Racha Al-Ameer,  traduit de l'arabe (Liban) par Youssef Seddik, Edition Sindbad/Actes Sud, 254 pages.

 

 

Retour page accueil