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Vient de paraître ( La Presse Littéraire du 23 Février 09)
L'aspect rassurant de l'humanité
Ibn Zaydûn. Pour l'amour de la Princesse , d'André Miquel
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Abou Walid Ibn Zeydûn, né en 394/1003 à Cordoue, de souche arabe reconnue, les Makhzoumis, avait longtemps vécu adulé à la cour du plus puissant des princes des Taïfas, l'émir Motamid Ibn-Abbâd, nouveau souverain de Cordoue, avant de connaître la prison et l'exil.
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Il faisait alors fonction à la fois de poète, d'archivizir et d'ambassadeur. A la suite de cette disgrâce, il offrit ses services aux Abbâdides de Séville, ville où il mourra en 463/1070. Pourtant, comme le précise l'arabisant André Miquel dans sa préface au recueil Ibn Zaydûn: pour l'amour de la Princesse , qui vient de paraître aux Editions Sindbad, «la survie d'Ibn Zaydûn ne doit rien à sa carrière politique, mais tout à ses poèmes, et d'abord à ceux que lui inspirèrent ses amours tumultueuses avec Wallada.» (pp.9-10)
Wallada, l'égérie, était la dernière descendante de la défunte dynastie des Omeyyades, fille du Calife Al Mostkefi, prince de sang certes, mais buveur invétéré, de conduite dépravée, et de Sakrâ, une esclave d'origine grecque, surnommée la Perverse. Le roitelet Jawhar, qui avait chassé les Omeyyades, avait placé Wallada sous surveillance tout en la laissant vivre à sa guise. Malgré son nom: «l'enfanteresse», autrement dit femme génitrice, créée pour la maternité, Wallada est loin d'être ce symbole de fécondité. Soucieuse de reconquérir le trône de ses ancêtres, elle conspirait ouvertement pour faire renverser les Jawharides. Férue de poésie, chanteuse et musicienne de talent, animant cénacles littéraires et veillées musicales, elle était devenue au fil du temps une courtisane, une princesse de sang menant une vie libertine, dépravée et sans cœur pour les uns, et pour les autres, la vertu même, la poétesse, la muse incomparable et adulée de l'un des plus grands poètes que l'Andalousie ait jamais connus.
A lire cette sélection de poèmes d'amour dédiés à Wallada, on est tenté de croire que la passion d'Ibn Zeydûn n'est rien moins que l'expression la plus noble du mythe de Tristan, cet amour-passion légendaire que renouvelle sans cesse l'obstacle qui rend l'être aimé encore plus cher, la douleur étant le catalyseur et le reflet de cette passion:
«Le sort va-t-il me condamner à la solitude, quand je t'ai pour compagnie, le jour me couvrir de ténèbres, alors même que tu es mon soleil?
Dans mon amour pour toi j'ai planté tous mes rêves, et des fruits attendus je n'obtiens que la mort…» (p.17)
Le mythe de Tristan
Inspiré du Diwan édité par Karam al-Bustânî (Beyrouth, 1975), le choix des poèmes figurant dans ce recueil reprend les thèmes habituels de la littérature universelle de l'amour en particulier la protestation d'éternelle fidélité de l'amant:
“Même si mes lettres se font plus rares, tu restes,
je le jure, l'être dont le cœur est bouleversé,
Et ne va penser que je donne ta place à quelque autre,
ni que ce cœur a cessé de t'aimer.“ (p.37)
Ou la froideur, voire l'infidélité, de la bien-aimée:
«Comprenez-moi: j'ai affaire à une maîtresse
hautaine et trop peu sûre, à l'image du temps.
Elle prend plaisir à bafouer mes droits
alors même que moi, je suis tout à l'amour…» (p.38)
Ou encore le souvenir nostalgique des lieux de bonheur, notamment Cordoue, qui avait vu naître leur amour:
«Lumineuse Cordoue, où es-tu, mon désir?
Comment désaltérer ce cœur en feu, banni?
Disparus, le chemin de tes sublimes nuits,
La beauté sous mes yeux et l'écho des plaisirs!» (p.76)
La seule originalité: aucun poème ne chante la liberté retrouvée de l'amant déçu, comme l'a souligné André Miquel dans la préface:
«Le poète andalou et son art ont rompu les amarres avec la vieille ode du désert d'Arabie, quand le poète, confronté à l'excessive emprise de l'amour ou à ses désillusions, se retrouvait, se proclamait, héros et héraut de son peuple, à qui il devait toujours rendre compte de sa liberté d'homme.» (pp.10-11)
Le résultat aurait pu être une interminable litanie de l'amour, quelque peu monotone, s'il n'y avait cette variété époustouflante du rythme et du style métaphorique qui fait toute la richesse du poète:
«Qui fera savoir au gracieux rameau, au bel astre
élevé par la nuit à sa perfection,
Combien je dois de gratitude au temps qui va,
pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il m'offrit avec cet amour.
Dieu sait pourtant qu'on me témoigne une froideur, une rancune
où je ne peux pas voir un accident sans importance….» (p.104)
«La poésie, disait le regretté Mahmoud Darwich , est une énigme, et c'est ce qui lui permet de se perpétuer» ( Cf .La Presse du 26 fév.07 ). Si l'idylle entre Ibn Zeydûn et Wallada pèche par cette quête de la souffrance puisqu'elle n'atteint pas son aboutissement logique, c'est-à-dire la douleur suprême, l'ultime sacrifice, ces beaux chants d'amour ne constituent pas moins l'aspect fondamental et rassurant de l'humanité, la correction habituelle qui illumine notre condition humaine.
R.D.
Ibn Zaydûn. Pour l'amour de la Princesse , poèmes choisis et traduits de l'arabe par André Miquel, Sindbad, 2009, 120 pages |