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Nouvelles

La Presse Littéraire 17 novembre 08

L'esprit de dérision

Par Rafik DARRAGI
Mahmoud Shukair est né à Jérusalem en 1941. Après avoir obtenu en 1965 sa licence de philosophie et de sociologie à l'université de Damas, il collabore à plusieurs journaux dont Al-Jihad à Jérusalem et Al-Rai à Amman.

 Il fut pendant une dizaine d'années vice-président de l'Union des écrivains jordaniens avant de rejoindre ensuite l'Union des écrivains et journalistes palestiniens. Elu au Conseil national palestinien, il devint rédacteur en chef de l'hebdomadaire Attaleiaah de Jérusalem, (1994-1996), de Dafater Thakafiah, une publication du ministère palestinien de la Culture (1997-2000) puis responsable de la page culturelle de la revue Sawt Al-Watan qui paraît à Ramallah (1997-2002).
Mahmoud Shukair a publié plusieurs recueils de nouvelles, des pièces de théâtre, les scénarios de six séries télévisées dont Abd Al-Rahman Al-Kawakibi (1980), ainsi que de nombreux contes pour enfants.
Ses premières nouvelles apparurent pour la première fois en 1962 dans la revue Al-Ufuk Al-Jadid qui paraît à Jérusalem. Le recueil Ma cousine Condoleezza — titre d'une nouvelle —, qui vient  d'être publié aux éditions Sindbad/Actes Sud, regroupe une soixantaine de textes dont certains, très épurés, rappellent les poèmes en prose. Ainsi, cette nouvelle intitulée «Amour» constituée de deux paragraphes.
Il ne lui a jamais dit ‘‘je t'aime''. Il se contente de la regarder dans les yeux et, par moments, il approche doucement ses doigts pour lisser ses cheveux dispersés par le vent du soir.
Elle ne lui a jamais dit ‘‘je t'aime''. Elle se contente de marcher en silence à ses côtés et, le lendemain matin, elle revient seule pour ramasser les traces de leurs pas — elle craint la sauvagerie des passants. Elle s'en retourne avec un grand panier sur la tête où personne ne sait ce qu'elle a enfoui. (p.105)
Comme le romancier libanais Rachid El-Daïef dans ses célèbres romans, Learning English, Qu'elle aille au diable, Meryl  Streep! ou encore Cher Monsieur Kawabata  (Sindbad/Actes Sud, 1998), Mahmoud Shukair fait souvent appel dans ses longues nouvelles à des figures célèbres uniquement par esprit de dérision.
Dans Ma cousine Condoleezza, la liste des célébrités est longue: Ronaldo, le footballeur brésilien qui a «promis» à Khazem Ali, le chauffeur de taxi, de lui rendre visite; Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, auprès duquel Abdel-Ghaffar veut se plaindre des chiens errants qui l'empêchent de dormir; la belle Shakira, la chanteuse colombienne de père libanais, un instant prise pour le sésame miraculeux de l'annexe du ministère de l'Intérieur israélien; Brigitte Bardot offrant un chien à Abdel-Ghaffar lors de son troisième voyage à Paris; Naomi Campbell dont la démarche mais aussi le nom sèment la zizanie dans le quartier; Condoleezza Rice dont les traits et le caractère ressemblent à ceux de Mathilde, la cousine du narrateur, ou encore Donald Rumsfeld, l'ex-secrétaire d'Etat à la Défense des Etats-Unis, qui échappe miraculeusement à une soi-disant tentative d'empoisonnement.
"Humour, c'est amour; ironie, c'est mépris", écrivait Dominique Noguez. Comme Rachid El-Daïef cité plus haut, Mahmoud Shukair a recours à l'humour et à la dérision par amour pour ses personnages. Il n'ironise pas. Il n'emmène pas le lecteur en zigzag non plus. Témoin de son époque, seul l'intéresse le quotidien des Palestiniens ordinaires vivant sous l'occupation israélienne :
Nahla sait qu'un problème est survenu — sans qu'elle n'y soit pour rien —comme elle déteste ce quartier! Elle le déteste pour quarante et une raisons, qu'elle n'a pas le temps d'énumérer… Le matin elle va à l'université; elle franchit trois barrages militaires, parfois quatre, pour y parvenir. En début d'après-midi elle revient par le même chemin, se serrant aux mêmes barrages contre toutes sortes de gens entassés. A l'issue de ce trajet éreintant, elle arrive à Jérusalem et se dirige sans détour vers l'un des faubourgs de la ville, où se trouve sa maison. Elle a l'impression de pénétrer dans une zone où le sensé côtoie l'absurde. (p.37)
Comme le narrateur est souvent omniscient, l'esprit de dérision court donc en filigrane.  L'œuvre reste néanmoins un réel témoignage. Et c'est là tout l'art de Mahmoud Shukair. Avec subtilité,  grâce aux personnages référentiels qui permettent de souligner avec plus de force les préoccupations réelles ou fantasmées d'un peuple qui n'en finit pas de souffrir, il transforme les péripéties désopilantes de ses personnages en une prise de conscience lucide et positive.
R.D.
Ma cousine Condoleezza, de Mahmoud Shukair, Sindbad/Actes Sud, 160 pages
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