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Lire ( La Presse Littéraire du 29 Juin 09)

L’appel éternel

Il faut reconstruire Carthage, de Patrick Voisin

Il ne s’agit pas d’une nouvelle parution. Il faut reconstruire Carthage de Patrick Voisin date de 2007 mais, hélas, comme tout ouvrage glorifiant la culture classique, il n’eut guère d’écho lors de sa parution.

Que la richesse du grec et du latin se trouve aujourd’hui sous-estimée, il n’y a aucun doute. La notion des humanités, telle qu’elle se présente de nos jours, prête le flanc à de multiples contradictions, voire des «différends» même parmi le corps enseignant, mais dans un monde moderne où le maître mot est devenu la Science, ce livre est à lire et à relire dans la mesure où il a l’insigne mérite de défier habilement une opinion largement opposée au retour des humanités.

Nos fidèles lecteurs se souviennent peut-être du livre d’un autre enseignant de lettres classiques, Patrick Guyon, L’Espérance des classiques, (La Presse littéraire du lundi 13 décembre 2004) et de son appel : «Remettons… au centre la littérature (avec la conviction qui peut faire dire que le droit, par exemple, est “un poème sérieux”) et nous verrons prendre leur place dans le cursus scolaire, d’une façon cohérente, les inventions chinoises, romaines et grecques, pour ne citer que quelques-unes des plus grandioses qu’il nous faut dire lisibles à lire, bien que les langues qui les rapportent vers nous soient perdues ou paraissent inaudibles». (p.141)

L’appel de Patrick Voisin est formulé d’une autre manière, plus subtile, plus nuancée, et, disons-le, plus concrète dans la mesure où l’auteur s’appuie sur une réalité historique. Certes, comme tous ses collègues professeurs de lettres classiques, il pense lui aussi que les bienfaits des langues «mortes» sont mal perçus (pp.31-38), mais il n’est ni un nostalgique ni un idéaliste. Il ne s’érige pas en «gardien de la doxa». Son appel ne se fonde pas sur la didactique mais, comme l’indique le titre de son ouvrage, Il faut reconstruire Carthage, Méditerranée plurielle et langues anciennes, il s’appuie sur l’ethnologie du monde méditerranéen.

En effet, après avoir passé en revue les différentes valeurs de la Méditerranée, ses visages culturels, et sa «modernité éternelle», il souligne adroitement son caractère d’espace «euroméditerranéen» : «L’existence d’une “euroméditerranée” peut s’originer dans deux types de discours: des voix venant de la rive Nord de l’espace méditerranéen et des voix originaires de la rive Sud. Dans les deux cas, elle naît de l’idée que l’Europe n’est ni d’Occident ni d’Orient, mais constitue une unité spécifique, une civilisation faite de cultures plurielles… La Méditerranée apparaît donc comme un espace propre à fonder l’“euroméditerranée”. Qui dit espace dit mouvement, renouvellement, liberté; et c’est dans cet espace que “l’euroméditerranée” doit trouver ses racines, action à la fois horizontale de découverte du monde et verticale de recherche d’identité. Aller à la rencontre de l’Autre et effectuer une plongée au fond de soi, c’est l’appel éternel de la Méditerranée». (pp.73-4)

Il faut dire que cet «appel éternel» de la Méditerranée, bien des écrivains l’ont déjà perçu. Patrick Voisin en cite quelques uns. On ajoutera volontiers à sa liste notre compatriote, l’universitaire Alia Bournaz Baccar. Son livre, La Méditerranée. Odyssée des cultures (voir La Presse du 23 mars 09) est, en effet, un fervent plaidoyer pour les rapprochements culturels en Méditerranée :«La paix, écrit-elle, est un acte volontaire, fruit d’une profonde conviction, voire d’une foi indéfectible que seul l’échange culturel est susceptible de soutenir durablement. Conjuguons nos cultures, appelons à celles des autres, entreprenons un dialogue permanent». (pp.255-256).

 

Visions du monde

 

Patrick Voisin appelle lui aussi au dialogue mais en s’appuyant sur toutes les langues et les cultures de l’Antiquité : «Fonder un sentiment originel, fédérateur des sensibilités particulières, à l’image de l’Europe actuelle dont la principale préoccupation devrait être l’intégration des jeunes issus de l’immigration intra et extra-continentale, intégrer ou réintégrer les valeurs fondatrices du monde méditerranéen par l’étude des langues anciennes, toutes et pas exclusivement le grec et le latin — le libyque et le punique par exemple —, tel est le premier cap qu’il faut prendre en entrant en Méditerranée». (p.75)

Et comme Alia Bournaz Baccar, il s’est attaché à la réalité, étayant ses affirmations par nombre d’analyses et déductions pertinentes, apportant à sa tâche son sens de l’observation et ses propres expériences d’enseignant. C’est ainsi qu’il relève avec humour cet étrange paradoxe : les humanités ne fleurissent pas dans leur berceau d’origine, le bassin méditerranéenmais en Angleterre, en Allemagne ou aux USA «au pays des valeurs occidentales de Samuel Huntington, là où, selon lui, les individus “identifient leur culture à des liquides vaisselle, des pantalons décolorés et des aliments trop riches”». (p.45)

Bien entendu, Patrick Voisin ne manque pas de souligner l’importance de la prise en compte du rôle de la traduction du texte ancien. Elle reste le seul moyen pour appréhender les images des civilisations qui bordent les rives de la Méditerranée, que ces langues dites «mortes», transposent en réalité; car à chaque mot latin s’ajoutent nécessairement de riches connotations provenant non seulement du grec et de l’hébreu mais également de ces multiples et riches «visions du monde» méditerranéen dont parle Georges Mounin (p.146), susceptibles de nous prémunir contre l’égocentrisme et les préjugés.

Bien sûr, le débat reste ouvert. D’aucuns peuvent fort bien rétorquer et dire que cette plaidoirie en faveur des humanités est quelque peu anachronique et que la recherche de ce fondement qui est à la base de la tendance formative de l’être humain est une tâche monumentale, voire impossible. D’autres, encore, peuvent prétendre que l’heure est à l’urgence, que les langues mortes n’ont plus leur place, dans la mesure où même les langues vivantes tendent, de plus en plus, à être assimilées aujourd’hui, non pas à une discipline au même titre, par exemple, que le français ou la philosophie, qui, elles, exigent un apprentissage approfondi, mais à une simple pratique de «dépannage», à comprendre l’autre plus qu’à se faire comprendre; il n’en demeure pas moins vrai que le livre de Patrick Voisin Il faut reconstruire Carthage est, à nos yeux, un ouvrage qui ne se contente pas de préconiser «une nouvelle pensée du maître». Puisque la Méditerranée est sans conteste un espace linguistique et culturel impliquant un continuel franchissement des frontières, des langues et des cultures, il nous invite simplement à tendre les bras au-dessus de ce bel espace, à oublier nos différences et nos préjugés et aller à la rencontre de nos cultures de l’Antiquité, «l’avenir de nos origines».

A l’heure où l’Union pour la Méditerranée (UPM), lancée à Paris en juillet 2008, marque déjà le pas, ce livre est une vraie bouffée d’oxygène ; il n’a rien d’utopique; il est d’une valeur historique et sociologique incontestable. Le lecteur en tirera sûrement satisfaction, plaisir et profit.

R.D.

www.rafikdarragi.com

 

Il faut reconstruire Carthage, Méditerranée plurielle et langues anciennes, de Patrick Voisin, L’Harmattan, Paris, 2007, 238 pages.

 

 

 

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