En effet, chaque langue possède sa forme d'esprit, ses usages et ses habitudes, c'est-à-dire que l'on désigne plus couramment par «le génie de la langue». Et comme l'on devine, ce genie de la langue ne manque guère à la langue persane. Hassan Rezvanian, le traducteur des Robâiyât (Quatrains) d'Omar Khayyâm, que les Editions Babel viennent juste de publier, ne le sait que trop : «Pour mener à bien notre travail, nous avons obéi à une double exigence — à première vue contradictoire : tout en restant fidèle au texte original, nous avons essayé de présenter au lecteur français une traduction qui soit non seulement compréhensible mais agréable à lire... Pour tout dire... rusant par fidélité avec la trahison, nous avons tenté de réduire, dans la mesure du possible, l'écart insupprimable entre le français et le persan, tous deux faisant partie du reste du groupe des langues indo-européennes» (pp.34-35).
Malheureusement, sur le plan pratique,cette fidélité et ce respect vis-à-vis de la langue d'origine ne sont pas toujours rendus d'une façon adéquate, et cela pour diverses raisons. Trop souvent, c'est la formulation originale (transcodée) qui en est la cause. L'agencement, la progression logique des idées, la présentation des arguments propres à la langue d'origine, ne coïncident que rarement, sinon jamais, avec la langue d'arrivée, qui, souvent, se trouve être la langue maternelle du traducteur.
Paradoxalement, la première traduction des Robâiyat (Quatrains) d'Omar Khayyâm a été l'œuvre non pas d'un Iranien mais d'un poète irlando-britannique,Edward Fitzgerald, qui, en 1859, les a adaptées en vers anglais. Grâce à lui, grâce également au caractère toujours actuel de l'œuvre, le poète persan est aujourd'hui le plus lu à travers le monde. En témoigne cette nouvelle édition qui se compose de 637 quatrains. C'est une sélection qui, aux dires de Hassan Rezvanian, n'est ni exhaustive ni restrictive dans la mesure où «elle représente le double aspect mystico-hédoniste de l'inspiration de Khayyâm telle qu'on peut la définir à travers les recherches critiques et la triple découverte des années 1950» (p.33)
Cette «triple découverte des années 50», dont parle Hassan Rezvanian, concerne trois manuscrits d'Omar Khayyâm (deux à Cambridge et un aux USA) considérés par les experts comme authentiques. Ils ont le mérite de ranimer l'éternel débat sur la véritable origine des Robâiyât. Né et enterré à Nichâpour dans le Khorâssân actuel, Omar Khayyâm a vécu entre 1021-1022 et 1132. A cause des multiples soubresauts que connut l'Iran, un voile de mythes et de légendes continue d'entourer l'œuvre poétique d'un homme savant, que d'aucuns considèrent l'égal d'Avicenne dont il fut le disciple.
Une renommée universelle !
Il n'empêche que la fortune des Robâiyât dans l'histoire des littératures mondiales reste unique. Comme l'a déjà précisé un lettré iranien, Sâdegh Hédâyat, en 1934 : «Il est, peut-être, peu d'ouvrages dans le monde qui soient,comme c'est le cas du recueil des quatrains de Khayyâm, à la fois l'objet d'admiration, de rejet, de haine, d'interpolation, de diffamation, de condamnation et d'analyse serrée et qui, en fin de compte, restent méconnus après avoir acquis la renommée universelle !» (p.7)
Contrairement aux autres œuvres scientifiques et philosophiques d'Omar Khayyâm, rédigées en arabe comme il était d'usage à l'époque, et à l'exception de Nowrouz Nâmeh (le Livre du Jour de l'An), les Robâiyât furent écrites en persan. Faute de données biographiques, les spécialistes se tournèrent tout naturellement vers ces poèmes épigrammatiques pour tenter de déceler la pensée et la psychologie du poète. Les thèmes développés y sont nombreux, vu le cadre très limité—un quatrain—assigné au poète pour exprimer sa pensée sans fioritures. Parmi ces thèmes, on trouve évidemment la vanité de ce monde, la fuite des jours, la mort mais aussi l'amour, les charmes de la nature et les plaisirs de la vie, dont le vin qui revient comme un refrain :
Le nuage est venu verser de nouveau des larmes sur le gazon;
Il ne convient plus de vivre sans vin couleur de rose.
Cette verdure fait aujourd'hui la joie de nos yeux;
Qui jouira de celle qui poindra de nos cendres?
Ou encore
Ceux qui sont déjà partis, ô échanson!
Se sont endormis dans la poussière de leur vanité, ô échanson!
Va, bois du vin et écoute la vérité dont je te fais part;
Tout ce qu'ils ont dit n'est que du vent, ô échanson!
Au-delà de cette invitation qui rappelle le carpe diem d'Horace, se profile, selon certains exégètes, un profond sens mystique. Le vin ne serait que le symbole de l'extase religieuse. Il est vrai qu'à l'instar des auteurs majeurs de la littérature persane comme Saadi, Hâfiz, Firdoussi et autre Djalâl Al-Din Roumi, Omar Khayyâm était passé maître dans la manière de s'exprimer par sous-entendus et métaphores lorsqu'il s'agissait d'un thème sensible. Cette nouvelle édition a le mérite d'offrir quelques exemples judicieux que le traducteur prend soin d'expliquer en notes :
Ceux qui ont usé le monde sous leurs pieds
Et pour l'acquérir l'ont parcouru de long en large
Je ne sais si ceux-là
Furent jamais éclairés de la chose telle qu'elle est.
Ou encore
O roue des cieux! Tu ne cesses de me rendre triste.
Tu déchires sur moi la robe de la joie.
Tu changes en feu la brise qui souffle sur moi.
Et tu transformes en terre l'eau que je bois.
Recueil à lire et à méditer.
R.D.
Omar Khayyâm, Robâiyât (Quatrains), présentation, traduction du persan et notes de Hassan Rezvanian, Babel, 206 pages. |