La Presse du 27 janvier  2010  (Lettres et Pensée)

La modernité ou le «désordre intellectuel»

Variable à souhait, la modernité, à l’orée de ce siècle, ne laisse personne indifférent. En effet, diverses sont aujourd’hui les origines, les significations et les variations de ce concept. Née, pour les uns, avec Baudelaire et son essai ‘Le peintre de la vie moderne’, la modernité date pour les autres, notamment les historiens anglo-saxons, du début de 1890. Quant à sa disparition, elle se trouve inextricablement liée aux diverses conceptions de l’histoire, du passé et de la culture de chaque pays. Pour annoncer sa fin, des termes nouveaux, comme «postmodernité» ou «postmodernism», surgirent au gré des manifestes et des revendications.

Par la suite, à cause des enjeux et des espoirs qu’elle a suscités, la modernité ne tarda pas à devenir l’attribut exclusif de la société occidentale, et par extension, celui du colonisateur. Ainsi, dans son sens social, le concept de la modernité s’identifie aisément avec la vie moderne, principalement urbaine, et le progrès scientifique et technologique.
Du coup, le domaine esthétique et littéraire du concept initial de la modernité a fini par se dissoudre. D’aucuns lui conférèrent alors une extension spatiale, temporelle et politique, qui se heurta tout naturellement à la notion de tradition. C’est ainsi que l’écrivaine franco-marocaine Zakia Daoud, par exemple, peut expliquer le jeu des pouvoirs aujourd’hui en place et ce climat d’intolérance et d’incompréhension qui règne actuellement de par le monde:

«Tradition et modernité sont des concepts de pouvoir, des systèmes de pouvoir. Ce qui signifie que tradition et modernité sont des catégories idéologiques, elles fondent certes une identité sociologique, mais surtout elles légitiment une action, elles sont donc avant tout un concept politique, pour fonder une politique de manière inégalitaire, la tradition étant soit méprisée, soit marginalisée, mais nécessaire au maintien de l’ensemble d’un système double. Le respect de la tradition n’est vu qu’autant qu’il aide à maintenir un pouvoir et donc à réaliser des profits économiques.» (p.18)
Croire, écrit-elle, que le concept de la modernité sous-tend la notion de développement est un leurre. La modernité, comme la tradition, demeurent avant tout des concepts relatifs, accaparés par les pouvoirs publics et les politiciens, variant au cours des siècles selon les normes fixées surtout par les puissances dominantes:
«Aujourd’hui, ce sont les puissances dominantes qui donnent son sens à la modernité. C’est ainsi que les Etats-Unis dictent la norme mondiale en cette matière comme en d’autres. Du même coup, les fondamentalistes évangéliques qui sont au pouvoir dans ce pays, et qui détiennent les rouages politiques et administratifs, sont devenus modernes, l’essence même de la modernité, alors qu’ils paraissaient, il y a encore peu, totalement ringards.» (p.20)

Et Zakia Daoud d’ajouter :
«Non seulement ils sont modernes, mais encore ils sont post modernes, à la pointe donc de la modernité, ce dont on peut avoir conscience dans la diffusion mondiale et l’imitation tout aussi mondiale de leurs pratiques, prières, idéologies, musique.»(p20)

Cette interprétation de la modernité n’est pas nouvelle. Ne parle-t-on pas  aujourd’hui du «soft power américain» qui submerge le monde? Le sociologue  Gilles Lipovetsky ne s’y réfère-t-il pas indirectement dans ses deux ouvrages, L’ère du vide (1983) et Les Temps hypermodernes (2004)  lorsqu’il évoque la «seconde révolution moderne» et  les nombreuses facettes de ce qu’il nomme le «paradigme individualiste» contemporain; c’est-à-dire : l’individualisme à outrance à une époque «hypermoderne», celle  de la société de consommation, de la tyrannie de la mode et du goût du luxe?
Faut-il s’en étonner? Pour quel motif la critique littéraire actuelle associe-t-elle aujourd’hui  l’émergence des littératures postcoloniales aux nouvelles revendications des auteurs francophones de la «périphérie», sinon à cause de cette quête de l’identité qui les taraude? Dans un ouvrage collectif, Modernités occidentales et extra-occidentales, qui vient de paraître aux éditions de L’Harmattan, plusieurs contributions tentent de clarifier cet interminable débat. Axées sur l’esthétique et le littéraire, elles attirent notre attention sur l’origine et les acceptations de la modernité non seulement en France mais également dans le monde.

Ainsi dans son article intitulé «Aux sources de la modernité marocaine», Khaled Zékri, de l’université de Meknès, propose une interprétation de «la modernité» littéraire intimement liée, elle aussi, à la modernité politique, mais plus particulièrement dirigée contre la modernisation colonisatrice, ce qu’il appelle «la contamination culturelle». Après avoir analysé longuement le livre de Driss Chraïbi, Le Passé simple (1954), «ce récit fondateur de la modernité romanesque au Maroc», le chercheur marocain conclut :

«Ce qui caractérise la modernité marocaine d’aujourd’hui, c’est le phénomène de contamination culturelle qui abolit les critères traditionnels de distance et de nette séparation entre les différentes cultures ‘majeures’ qui constituent le Maroc comme ‘multiplicité’ (arabe, berbère, juive et occidentale). Cela signifie qu’elles se trouvent dans l’obligation de négocier leurs différences pour trouver des compromis qui rendent le vivre-ensemble possible.» (p.35)

Paradoxalement, cette «contamination culturelle» qu’évoque Khaled Zékri  est plutôt occultée en Afrique subsaharienne. Comme le démontre judicieusement Xavier Garnier dans sa contribution Modernités littéraires en Afrique : injonction ou évidence, les auteurs africains postcoloniaux ont adopté la modernité occidentale à leur manière» d’une façon tout à fait originale. Ils n’ont pas rejeté le projet «civilisateur» de la modernité mais ils l’ont en quelque sorte subverti. Parce qu’il est aussi bien  «modernisateur», ils ont rendu ce projet  «consubstantiel» au «retard» de leur continent.
Du coup «cet effet-retard de la modernité littéraire en Afrique sera envisagé selon trois aspects: le rapport à la technologie, le rapport à la tradition et le rapport à l’individualisme moderne.» (p.90)  
Il faut dire que la notion de modernité au sens le plus large n’est pas semblable sous toutes les latitudes. Son rapport à l’histoire, ses limites temporelles et surtout ses diverses connotations varient d’un pays à l’autre. William Marx a tenté de le démontrer en citant l’exemple d’un «malentendu historique»: «celui qui fit confronter, à travers la figure centrale de T.S Eliot, les deux revues littéraires les plus emblématiques du modernisme français (au sens anglophone du terme) et du modernisme britannique : La Nouvelle Revue française d’un côté, The Criterion, de l’autre.» (p.79)

Evidemment le constat est négatif :
«Ce qui paraissait cohérent dans le monde anglophone apparaissait comme une contradiction en France. C’est qu’à la différence du modernisme anglo-américain, qui naît dans une culture de tradition, souple et mobile, le modernisme à la française, issu au contraire d’une culture à  classiques, stables et figés, ne peut lui-même se penser que comme anticlassique, quitte à devenir un classique à son tour bien des années plus tard, lorsqu’une nouvelle révolution esthétique l’aura fait rentrer dans l’histoire.» (p.88)

Si la modernité en France, contrairement à l’Angleterre, s’articule si fortement à l’histoire sous forme de rupture, c’est bien parce que les écrivains français, durant l’entre-deux-guerres, qui participent aux mouvements d’avant-garde, se plient volontiers à des normes esthétiques, littéraires et politiques communes. Or que propose donc un courant comme le surréalisme, sinon le rejet de la civilisation occidentale, coupable de l’hécatombe de 1914-18 ? Pour Soupault, Crevel ou encore Breton, la faillite morale de l’Occident ne fait plus de doute. Dans son approche, «Les Avant-gardes françaises de l’entre-deux-guerres face aux civilisations extra-occidentales»,  Guillaume Bridet évoque longuement le désir des surréalistes de voir l’Occident disparaître au profit de l’Orient. Il cite en particulier l’article d’André Breton, «Réponses à l’enquête», paru dans Les Cahiers du Mois à propos des «Appels à l’Orient»:

 «Pour ma part, il me plaît que la civilisation occidentale soit en jeu. C’est d’Orient que nous vient aujourd’hui la lumière. Il n’y a pas, selon moi, de pénétration dans l’autre sens et il ne saurait y en avoir...Je n’attends pas que ‘l’Est’ nous enrichisse ou nous renouvelle en quoi que ce soit, mais bien qu’il nous conquière.»(p.61)

Constamment  remise en cause, la modernité est toujours en proie à ses contradictions, en Europe comme partout ailleurs. Toutes les contributions de modernités occidentales et extra-occidentales, le confirment. Qu’il s’agisse de l’Inde (Cf. Bankim Chandra Chatterji:  les ruptures intérieures de la modernité littéraire indienne) de Claudine Le Blanc, de l’Autriche (Cf. La «modernité viennoise» : de la réception du naturalisme à une «mystique des nerfs») de Karl Zieger, de l’Italie (Cf. Florence 1926 : Solaria et la question de la modernité) de Anne-Rachel Hermetet, ou encore du Japon (Cf. La Littérature japonaise au XIXe siècle : deux ou trois récits d’une autre modernité) de Emmanuel Lozerand, “la modernité“ est polymorphe à volonté. 
De sorte qu’un critique, Michel Décautin, peut écrire:

«Il faudrait bannir le mot «modernité» de notre langage pour cause d’incitation au désordre intellectuel ; ou ne le convoquer qu’avec une fiche d’identité détaillée mentionnant le plus de signes particuliers possibles.»(p.125)
Rafik Darragi
Modernités occidentales et extra-occidentales, sous la direction de Xavier Garnier et Anne Tommiche, L’Harmattan, 200 pages.
1- Daoud Z (2006) ‘Tradition et modernité au Maroc, passé et présent’,  Morocco and the Netherlands Society, Economy, Culture, VU University Press, Amsterdam, pp.17-23.