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Lire et relire ( La Presse de Tunisie – Culture du 29 septembre 09)

La Trace du papillon de Mahmoud Darwich

 

Une sieste entre deux rêves

“Chaque fois que je publie un livre, j'ai l'impression que c'est le dernier … le poète renaît et se renouvelle du fait de son expérience… ”

Ces mots du regretté Mahmoud Darwich, montrant combien il était exigeant avec lui-même, nous sont revenus à l’esprit lorsque, cet été, nous avons feuilleté pour la première fois La Trace du papillon. En effet, Athar al-farâsha, paru à Beyrouth en 2008, est le dernier ouvrage publié de son vivant. C’est une œuvre testamentaire, constituée d’une centaine de textes, en vers ou en prose, un prisme aux mille facettes, d’où le poète palestinien, comme le phénix, l’oiseau mythique, semble renaître.

Parce que la politique, de son propre aveu, ne peut “totalement disparaître du poème”, car “il est de la nature des choses que la politique existe” puisqu’il s’agit en fait de “la lutte humaine pour la vie ou la survie”, le lecteur  découvre dans cet ouvrage d’abord l’engagement habituel du poète. Ainsi ce poème, «La Fillette/le Cri», en première page du recueil, qui résume à lui seul, les affres de la guerre et toute la détresse d’un peuple :

 Sur la plage, une fillette. La fillette a des parents, ses parents ont une maison, la maison a une porte et deux fenêtres :
En mer, un bâtiment de guerre joue
à la chasse aux piétons sur la plage :
quatre, cinq, sept personnes
tombent sur le sable mais la fillette en réchappe de justesse.
Une main de brume,
une main providentielle, l’a secourue. Elle crie :
   Papa !
Papa ! lève-toi et rentrons. La mer n’est pas pour nos semblables!
Gisant sur son ombre dans le tourbillon de l’absence,
le père ne répond pas…

Plusieurs réflexions littéraires et existentielles,  souvent sous forme d’aphorismes décapants, renvoient à la dure réalité  des temps présents:
“ Fallait-il tomber d’une hauteur vertigineuse et voir notre sang sur nos mains… pour nous rendre compte que nous n’étions pas les anges que nous pensions. ”
Ou encore :
“ Afficher la difficile neutralité dans le poème et le roman est le seul crime moral absous. ”
Il faut noter toutefois qu’un grand nombre de ces réflexions renvoient, en fait, à un long poème extrêmement dense, intitulé «Si nous le voulons», qui résume, pour ainsi dire, la profession de foi du poète:

“ Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges  et que le mal n’est pas le propre des autres.
………
Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur.

Comme on le devine, dans La Trace du papillon, Mahmoud Darwich, sentant la mort proche, n’a pas manqué de souligner cette quête du rêve qui l’a toujours habité, cet ardent désir de se libérer des contingences de la vie afin de retrouver  ce “morceau du ciel en chacun de nous”:
Si l’on me dit : Tu mourras ce soir,
que feras-tu du temps qui te reste ?…
Je préparerai mon dernier déjeuner,
verserai deux verres de vin ; pour moi
et pour qui se présentera sans rendez-vous.
Puis je ferai une sieste entre deux rêves…

 Dans un précédent recueil, La Palestine comme métaphore, Mahmoud Darwich  avait déjà exprimé ce besoin latent en chacun de nous, en ces termes :
“Dans mon dernier recueil, je dis que j’ai un seul rêve : en trouver un. Un rêve, c’est un morceau du ciel en chacun de nous. Nous ne pouvons pas être totalement pragmatiques, totalement réalistes. Nous avons besoin d’un peu de ciel pour trouver l’équilibre entre le réel et le rêvé. Le rêve est la région de la poésie”.

La quête du rêve, la poésie, cette énigme qui se perpétue sans arrêt, court en filigrane tout au long du recueil, à travers l’évocation de la solitude, de l’exil, du temps qui passe («Un été et un hiver»), à travers les reflets d’une bulle de savon («Un nuage en couleurs») ou encore l’écoute de la musique («Musique visible»).

Faut-il le souligner ? La poésie n’a-t-elle pas été pour Mahmoud  Darwich sa raison d’être ? Ne s’est-elle pas confondue avec sa conscience identitaire et son engagement politique ?  On peut, certes, douter de la force créatrice et du pouvoir  non seulement de la poésie mais de l’art en général, face à l’indicible souffrance de tout un peuple, il n’en reste pas moins vrai  cependant que ce recueil  est comme les précédents,  une «œuvre-témoignage», et  comme tout témoignage, quelle que soit sa force,  fût-elle aussi mince et transparente que la trace du papillon, il ne manque pas d’interpeller notre conscience.

Rafik Darragi

 

 

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