Après l’analyse de la communication du professeur Abdelouahab Dakhia, de l’Université de Biskra, publiée la semaine dernière, La Presse Littéraire présente aujourd’hui quelques extraits de la communication de notre collaborateur, le professeur Rafik Darragi, intitulée : «Interrogations et préjugés :
la traduction en question».
Faut-il, comme les anciens, dédaigner la traduction sous prétexte que personne ne peut maîtriser deux langues ? Doit-on éviter toute comparaison avec une culture étrangère pour ne pas tomber dans les pièges du jugement de valeur ? Doit-on s’offusquer lorsqu’un Européen, parlant des poètes arabes qui profitent des largesses royales, vient à évoquer Racine ou Voltaire ? Ne sommes-nous pas fiers d’entendre un étranger parler notre langue ? Etc. Multiples sont, en effet, les questions qu’on peut légitimement se poser à la lecture de l’essai de Abdelfattah Kilito, Tu ne parleras pas ma langue(1).
… En même temps qu’il rend compte d’observations souvent sans réponse, force est de reconnaître que A. Kilito éclaire indirectement le rapport de chacun à la traduction. Déjà, en 2001, un universitaire tunisien, Habib Salha, affirmait : "Nous savons de nos jours que l’emploi d’une seule langue dans un monde de «la diversité obligée» ressemble à un handicap. Les écrivains maghrébins donnent à voir les chevauchements de la traversée interculturelle, mettent en valeur la complexité même de l’unité des contraires, rapportent les densités conjuguées dans les deux langues"(2).
A la conférence inaugurale des Vingtièmes Assises de la traduction littéraire (Arles, 7-9 novembre 2003), le poète syrien, Adonis, avait rendu un vibrant hommage à tous ces traducteurs, à ces «“passeurs de littérature” qui œuvrent sans cesse pour le bien de l’humanité tout entière …Pour moi, la traduction est aussi indispensable que l’air et la lumière... J’irai même plus loin : la culture de l’avenir sera traduction, ou bien ne sera qu’une sorte de primitivisme reposant sur des normes simplifiées et banalisées.»(3)
Invité, lui aussi, à ces mêmes Assises, le romancier et traducteur égyptien, Sonallah Ibrahim, avait déclaré : «Le traducteur n’est pas seulement quelqu’un qui fait passer un texte préexistant, c’est quelqu’un qui est un partenaire à part entière de la création littéraire.»(4)
Et récemment, Yves Bonnefoy, le poète et traducteur bien connu, invité à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït Al-Hikma, à Carthage, du 29 octobre au 1er novembre 2008, dans le cadre de la célébration de l’Année de la Traduction en Tunisie et du 25e anniversaire de la création de Beït Al-Hikma, affirme considérer la traduction comme «un acte de poésie», faisant partie de son «œuvre propre»(5).
Bref, et comme l’a récemment souligné un autre universitaire tunisien, Nebil Radhouane, «le sujet n’est jamais passé de mode» et «sa vigueur épistémologique est toujours aussi spectaculaire»(6), bien qu’il continue, par ailleurs, à prêter le flanc à de multiples querelles et contradictions. Au-delà de l’éternel débat sur l’éthique de la traduction, sur son espace de jeu propre et sur sa «pure visée… par-delà les contingences historiques»(7), c’est surtout le problème du multiculturalisme, avec ses principaux aspects, l’acculturation et l’intégration, ses avantages mais aussi ses dangers, qui interpelle de plus en plus notre conscience. Car tout phénomène qui compartimente les cultures et les individus, qui crée des ghettos mentaux et physiques, est susceptible de devenir à tout moment le terreau des explosions sociales.
Une richesse extraordinaire
Aussi avons-nous toujours pensé qu’être imprégné d’une double ou triple culture est une richesse extraordinaire. On se souvient du fameux «discours paternel» dans Le Polygone étoilé de Kateb Yacine :
«La langue française domine. Il te faudra la dominer, et laisser en arrière tout ce que nous t’avons inculqué dans ta plus tendre enfance. Mais une fois passé maître dans la langue française, tu pourras sans danger revenir avec nous à ton point de départ»(8). Plus récemment, dans son ouvrage, Romancières algériennes francophones : langue, culture, identité, Dalila Arezki a été plus explicite. Elle fait habilement entrevoir cet univers merveilleux où «le multilinguisme et le multiculturel seront de mise»(9). L’auteure cite à cet effet Fellag. Cet humoriste algérien bien connu avoue être «contre tous les purismes…et pour le mélange.» Le mélange des trois langues, poursuit-il, «c’est ma langue ; c’est ça que je parle naturellement … Je ne suis pas linguiste, mais je pense que c’est comme ça que les langues se sont faites, en se mélangeant à d’autres langues. Travailler ces langues, ça m’amuse aussi ; c’est riche, on s’adapte tout de suite : un mot qui manque en arabe dialectal, hop, on le prend au français et on le conjugue en arabe, on le triture et on en fait un mot.» (p. 42)
Néanmoins, il faut garder raison : construire cet univers dont rêve Dalila Arezki, un univers où résonnera un jour «la symphonie polyphonique du monde» (p.160) n’est pas tâche facile car la pratique de la diglossie qu’il implique n’est pas, évidemment, sans danger, comme le note le linguiste tunisien Rached Hamzaoui : «La diglossie … crée une dualité de conscience chez chaque Arabe, qui est ainsi pris entre deux mondes parallèles et souvent contradictoires engendrés par deux modes de pensée qui procèdent de schèmes et de conceptions différents. L’on aboutit à ce fait aberrant que tout Arabe instruit a besoin de trois têtes correspondant à trois modes de pensée : classique, dialectale et technique.»(10)
Ainsi, pour réussir à être réceptif et éviter de s’enfermer dans la négation de l’Autre, il faut nécessairement surmonter les situations conflictuelles qu’engendre la diglossie, cette dualité de conscience, ces inhibitions anxieuses et ces complexes de toutes sortes qui assaillent l’individu. Or, qu’est donc l’interculturalité? N’est-elle pas la démarche inverse ? Ne se base-t-elle pas d’abord sur l’identité de l’individu, sur son épanouissement et non sur sa différence ?
A cet égard, comment ne pas s’interroger avec Dalila Arezki : «Tanguer entre deux langues, deux cultures, empruntant tantôt à l’une, tantôt à l’autre…est-ce là l’interculturalité, source d’enrichissement, ou n’est-ce pas là plutôt une quête d’identité ?»(11)
Dalila Arezki est docteur en psychologie. Sujet de prédilection donc que cette quête d’identité qu’elle entreprend à travers des personnages de fiction. Face à une situation conflictuelle intrapsychique, écrit-elle, l’écrivaine francophone va devoir «procéder à l’organisation d’une subjectivation. Elle s’inscrit comme sujet dans la narration et crée une relation qui va de l’altérité à l’identité et vice versa.» (p. 9) D’où la nécessité de «traquer le “signe” maghrébin», résultant de cette «surconscience linguistique… qui fait que les écrivaines, alors qu’elles écrivent en français, empruntent à la langue d’origine.» (p. 42)
Parmi ces signes que traque consciencieusement Dalila Arezki, citons, entre autres, «l’œdipe linguistique» (p. 125), car «tout se joue dans l’enfance». L’affectif, la figure symbolique de la mère et surtout celle du père, que ce dernier soit absent, ambivalent ou libérateur, ont, évidemment, un rôle majeur dans la formation de l’enfant. Chez Leïla Sebbar, par exemple, écrivaine de père algérien et de mère française, émigrée en France depuis sa prime enfance, cela se traduit par la recherche, à travers ses personnages, de la langue paternelle :
La langue des racines
«Dans cette exhortation à maintenir vivante la langue des racines, l’arabe, à la transmettre de génération en génération, Leïla Sebbar exprime ce manque qu’elle ressent. Il lui permet de comprendre, certes, mais peut-être pas de rejoindre l’autre, aimé, à commencer par le père. Ainsi, elle souligne son besoin d’être “dedans”. C’est là que l’identité cesse d’être flottante»(12). Cet état de fait est d’autant plus perceptible que cette situation linguistique se trouve en Algérie associée à d’autres facteurs inhibitifs véhiculés dès l’enfance. Christiane Chaulet-Achour, universitaire née en Algérie et aujourd’hui établie en France avait noté que :
«L’écrivaine (algérienne) se trouve au centre des relations conflictuelles des langues, des débats, des questions idéologiques, sociales et culturelles. La chaîne des écritures féminines apparaît souvent distendue, parfois interrompue ou délicate à souder ; cela tient aux replis et aux résistances passives qu’il faut opposer pour ne pas être éliminées dans un contexte social qui tolère mal cette production artistique»(13).
Ce dilemme, celui de l’interculturel et de l’ambivalence qu’il implique, ne semble pas avoir préoccupé A.Kilito. Dans le chapitre intitulé : «Défense de parler ma langue», il avoue :
«Un beau jour, je compris que je n’aime pas que des étrangers parlent ma langue». (p. 95)
Pourquoi donc ? Quel mal y a-t-il qu’un étranger parle notre langue ? Kilito s’explique :
«Comment est-ce arrivé ? Je croyais être un homme ouvert, tolérant, bienveillant envers les étrangers comme envers les miens, et je pensais que mon devoir était de travailler, dans les limites de mes capacités, pour le “rayonnement” de ma langue, pour que se multiplie le nombre de gens qui la parlent, etc. Or, ce noble idéal disparut le jour où je compris que je n’aimais pas que des étrangers parlent ma langue. Cette aversion en fait a toujours existé, mais je n’en étais pas conscient ; je n’osais pas me l’avouer à moi-même, ‘a fortiori’ à autrui.» (pp. 95-96) …Que devons-nous penser de cette attitude que l’auteur lui-même qualifie de «rare, exceptionnelle et déconcertante» ? (p. 97)
Notre réponse sera peut-être subjective, elle aussi, car elle repose sur le lien ombilical reliant la culture d’un peuple à la langue. Précisons d’abord que notre intention n’est pas de résoudre un problème, ou de trouver une solution définitive mais plutôt d’apporter quelque éclairage à cette prise de conscience de l’auteur de ses propres ressources cognitives et affectives.
R.D.
(A suivre)
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(1) Abdelfattah Kilito, Tu ne parleras pas ma langue, Essai traduit de l’arabe (Maroc) par François Gouin, Editions Sindbad/Actes Sud, Paris, 2008.
(2) La Presse de Tunisie du 11 juin 2001.
(3) Vingtièmes Assises de la traduction littéraire ( Arles 2003), Actes Sud, 2004, p. 11.
(4) Ibidem, p. 108.
(5) Yves Bonnefoy à Beït Al-Hikma (29 octobre-1er novembre), La Presse de Tunisie du 4 novembre 2008.
(6) La Presse de Tunisie du 3 mars 08.
(7) Voir : Sathya Rao, «Les altérités en conflit : l’éthique bermanienne de la traduction à l’épreuve de l’Étranger lévinassien».
http://ejournals.library.ualberta.ca/index.php/TC/article/view/4146/3391
(8) Le Polygone étoilé, Editions Le Seuil, Paris, 1966, p .180.
(9) Dalila Arezki, Romancières algériennes francophones : langue, culture, identité, Séguier, Paris, 2005, p.160.
(10) Jeune Afrique, n°338, 2 juillet 1967, pp. 42-43, cité par Habib Salha, Cohésion et éclatement de la personnalité maghrébine, Publications de la faculté des Lettres de La Manouba, Tunis, 1990, note n° 67, p. 206.
(11) Dalila Arezki, opus cité, p. 7.
(12) Ibidem, p.123.
(13) Ibidem, pp. 8-9