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Vient de paraître ( La Presse Littéraire du 8 Juin09)

La vraie fin de l’histoire

Les Ailes de la reine, de Waciny Laredj

L’écrivain algérien Waciny Laredj confiait un jour à la revue Encres vagabondes : «J'écris… des romans qui sont très rattachés à l'actualité comme La gardienne des ombres, Le miroir des aveugles.

On ne peut pas se taire face à certaines situations. Il faut avoir son écriture mais surtout apporter son témoignage d’intellectuel, d’écrivain».

Et effectivement, le dernier ouvrage de Waciny Laredj, qui vient de paraître aux éditions Sindbad/Actes Sud, Les Ailes de la reine, est on ne peut mieux «rattaché à l’actualité». Comme Les Balcons de la mer du Nord, paru en 2003, qui retrace l’itinéraire initiatique d’un sculpteur et peintre algérien, Yacine, qui, par peur des représailles, avait quitté l’Algérie alors en proie à la violence, pour se retrouver ensuite à Amsterdam enquêtant sur la disparition mystérieuse de sa première femme, Fitna, ce nouvel ouvrage se réfère à l’Algérie meurtrie, et plus précisément à l’avènement des “Inquisiteurs’’. Il fut publié en arabe à Beyrouth sous le titre Sayyidatu- l maquâm en 1993. Un an plus tard, l’auteur, alors professeur de littérature moderne à l’université d’Alger, s’exilait à Paris.

«Etre sauf», avoue le héros du livre de Racha Al-Ameer Le Jour dernier, confessions d’un imam (cf .La Presse littéraire du 30 mars 09), «ne signifie pas forcément avoir vu la mort passer tout près de soi ou passer soi-même tout près d’elle; parfois et même le plus souvent, être sauf c’est avoir été transpercé par la mort, ne serait-ce que l’instant d’une flèche fébrile».(p.229)

Etre de passion, Myriam, le personnage central de ce roman, «la rose et le rêve» d’Alger la Blanche, a été, elle aussi, transpercée par la mort, mais non pas «l’instant d’une flèche fébrile». Non, la danseuse étoile, la «rayonnante orchidée» avait reçu, lors d’une émeute, une balle perdue,qui est restée logée dans son cerveau une dizaine d’années.

 

Chronique d’une mort annoncée

 

Balisé donc par deux morts, l’une symbolique, l’autre réelle, ce roman, Les Ailes de la reine, se révèle en fin de compte être une véritable chronique d’une mort annoncée. Une mort annoncée à cor et à cri, car l’œuvre, construite à partir des brèches de la mémoire, est un retour au passé amorcé à la suite de la disparition tragique du personnage central, Myriam. Comme Ekaterina Maximova, «l’enfant du Bolchoï» (p.126), immobilisée pendant deux ans à la suite d’une mauvaise chute mais qui «est revenue à force de volonté» (p.127), Myriam ne manque pas de courage; elle, qui a surmonté mille obstacles, l’enfance malheureuse, le viol, et les brimades de toutes sortes, est décidée, cette fois, de triompher «de cette maudite balle». (p.127)

Oubliant les recommandations des médecins, faisant fi de toutes les mesures de prudence, enivrée de danse et de musique, Myriam a donc poursuivi sa carrière artistique. Après avoir incarné à l’Opéra d’Alger la Schéhérazade de Rimsky-Korsakov, hantée par le parcours tourmenté de ce compositeur russe et par «ce jour pénible où elle a été poussée à (se) révolter contre la dégradation progressive de notre vie quotidienne» (p.139), elle voulut s’identifier à son pays en créant une œuvre typiquement algérienne, La Berbère.

Comme on le devine, ce geste ne manqua pas de réveiller le mal fatal. Certes, depuis que Gog et Magog l’ont envahi, «on meurtsi facilement dans ce pays de malheur» (p.17), mais la métaphore transparaît clairement dans ce chef-d’œuvre de la littérature arabe algérienne: ‘Sayyidatu- l maquâm’, Miryam, n’est autre que l’Algérie, une nouvelle Antigone, décidée à bouter dehors les “envahisseurs” de son pays : «C’est inconcevable! Notre pays, si riche d’amour, de musique et de chants, se meurt comme un fou relégué au fond d’une cellule.Inconcevable! Je te jure que je donnerais ma vie pour ce pays» (p.139)

Personnage-miroir, Myriam est l’emblème de la femme algérienne: «Dans notre pays, seules les femmes pleurent; elles seules. Est-ce une honte? Les femmes sont des voyantes inspirées; elles sont parfaitement capables de commettre une bêtise irréparable pour connaître un instant de bonheur qui se mesure en années-lumière». (p.121)

Waciny Laredj a trouvé dans ce thème un puissant moyen d’expression pour traduire des sentiments et des pensées enfouis au plus profond de lui-même. On peut épiloguer longtemps sur les diverses situations de violence qui ponctuent son roman Les Ailes de la reine, sur les souffrances endurées par tout un peuple; il n’en demeure pas moins vrai que le lecteur est également invité à méditer sur le beau rêve qui a porté Myriam, sur ce côté flamboyant et spectaculaire de sa destinée. Cette dernière assumerait alors une fonction purificatrice, annonçant le glas du pouvoir des «Inquisiteurs» et, en même temps, l’aube d’une nouvelle ère où le rôle de la femme reviendrait plus fort que jamais. De quoi faire songer à la justesse des paroles du roi Charles, qui concluent l’œuvre de Jean Anouilh, l’Alouette : " ... La vraie fin de l’histoire de Jeanne est joyeuse. Jeanne d’Arc, c’est une histoire qui finit bien !". Celle de Myriam l’Algérienne, également.

R.D.

www.rafikdarragi.com

Les Ailes de la reine, de Waciny Laredj, Sindbad/Actes Sud, 248 pages.

 

 

 

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