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Vient de paraître ( La Presse Littéraire du 15 Juin 09)

Le «transcrivain»

L’Epreuve de la Béance - L’Ecriture nomade chez Hédi Bouraoui, de Abderrahman Beggar

Né en 1932 à Sfax—ville qui lui a inspiré Retour à Tyna—, installé au Canada depuis les années soixante, Hédi Bouraoui est un spécialiste des littératures africaine, caribéenne et franco-ontarienne, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, de nouvelles et de recueils de poésie.

Vivant entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique, il est souvent défini comme «l’écrivain tricontinental» ou encore «l’écrivain trans». De nombreuses études ont été consacrées à ses travaux. La dernière en date est celle de Abderrahman Beggar, L’Epreuve de la Béance. L’Ecriture nomade chez Hédi Bouraoui, qui vient de paraître aux Presses Universitaires du Nouveau Monde.

Il s’agit d’un essai dense, bien construit en trois parties. Dans la première, intitulée «Béance et instinct de mort», pour baliser clairement la voie qui, il faut le préciser, s’annonce étroite, A. Beggar met adroitement en avant un exemple concret pour illustrer son raisonnement. Il cite en effet dès la première ligne le dessin signé Jean Hequet, qui figure à la première page du recueil «tremblé»: «Une page blanche non numérotée avec, au milieu, un point noir»: «Loin de remplir une fonction anodine, une simple illustration de quelque impression mineure ou un quelconque caprice esthétique, la tache noire a une valeur centrale dans la poétique bouraouïenne. Cette noirceur sur fond blanc, cette béance abyssale sans fond, ‘‘déjà-ouverte’’ d’où naît la ‘‘conscience d’une altérité étrange qui perturbe le soi dans sa plénitude intégrale’’ (Kamuf), est l’expression la plus synthétique de l’orientation philosophique de l’œuvre de Bouraoui.» (p.13)

Cette «orientation philosophique» suit le sillage de la création; elle se base pour cela sur «une vision totalisante de l’être» (p.13) incluant la mort, la décomposition et la violence. C’est «la béance immonde, préontologique», à partir de laquelle l’humain peut être défini. Il faut préciser que la Violence n’a pas disparu avec ce que l’on appelle la Civilisation. L’homme reste homme. Nul siècle de la longue histoire de l’humanité ne peut être qualifiée de moins ou plus violent que l’autre. Individuelle ou collective, qu’elle s’adresse aux animaux ou aux humains, qu’elle soit d’ordre politique, religieux ou économique, la violence est de tous les temps et de tous les lieux, véritable tare de la condition humaine.

Faut-il s’en étonner? Selon A.Beggar, «l’auteur a réservé à ce thème une place de choix. Il suffit de lire Retour à Tyna, La Pharaone, La Tour CN, ou encore La Composée pour avoir une idée sur les violences qui animent ces mondes» (p.22). De ce fait, Retour à Tyna, un des «livres-hécatombes» de Bouraoui, se distingue par deux béances, l’une symbolisée par la mort de Kateb, une mort qui «vient donner à la vie ce que la société lui a ôté: sa liberté» (p.45), l’autre, par la porte (‘bab’), métonymie de la médina, se «soumettant, dans ‘‘un accouplement’’, forcé et mortel, aux envahisseurs». (p.17). A noter, par contre, que dans La Composée, autre «livre-hécatombe», la porte est plutôt le miroir des «béances de l’exil et des gouffres du déracinement»(p.17) des Juifs tunisiens, le symbole de «l’impossible à combler, l’incommensurable abîme de l’imagination de l’expatrié.» (p.17)

 

Atteindre l’Autre…

 

La deuxième partie de l’ouvrage, assez courte, commence, elle également, par un exemple concret: la rencontre de l’auteur avec Naoufel, un jeune handicapé, sujet de «Illuminations autistes.Pensées-éclairs» aux prises avec une société frileuse qui veut le «museler et isoler» (p.64). Dans la mesure où Hédi Bouraoui est un auteur qui garde toujours un œil sur cette ligne «au pouvoir hypnotisant» qui «fait le statu quo» et qui est responsable de l’immobilisme «réducteur à la condition aviaire» (p.2), dans la mesure, également, où l’insistance sur la mort et la violence dans les «livres-hécatombes» n’est qu’un «chant glorifiant la vie, l’amour et la tolérance entre les peuples» (p.16). Cette rencontre avec le jeune handicapé est pour Hédi Bouraoui l’occasion rêvée d’«atteindre l’Autre dans son altérité» (p. 67) et d’assumer par là même son rôle de «transcrivain»: «Ce n’était pas un simple exercice de style, je me perdais sciemment; j’oblitérais ma façon d’écrire, rien que pour faire émerger l’authenticité de sa voix dans des textes que je composais autour de situations vécues par lui. Ainsi son handicap devenait la logique du texte. Ce n’était donc ni avec ses mots à lui, ni les miens, taillés sur mesure, que se construisait une cohérence qui nous dépassait. (Illuminations autistes…» p.69)

Enfin, la troisième partie, intitulée «béance» et «nomaditude», se veut une large rétrospective d’une œuvre largement nourrie du sol tunisien. A travers Transpoétique. Eloge du nomadisme, «fruit de trois décennies» (p.79), l’effort de déconstruction de la raison collective entrepris par l’auteur acquiert une autre dimension, celle d’un «prophète visionnaire», sûr de lui, ne cherchant ni reconnaissance ni statut spécial, n’hésitant pas à défier une société dont le seul souci est de codifier ce qui est le Bien et ce qui est le Mal.

«C’est cette prise de la parole au sein même de la folie qui crée la dimension raisonnable nécessaire à notre survie». (p.79)

L’Epreuve de la Béance: L’Ecriture nomade chez Hédi Bouraoui est un livre à lire et à relire, même si la méthode comparatiste adoptée par l’auteur se révèle parfois de valeur discutable, ne pénétrant pas assez dans les tréfonds de la pensée.

R.D.

 

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L’Epreuve de la Béance. L’Ecriture nomade chez Hédi Bouraoui, de Abderrahman Beggar, Presses Universitaires du Nouveau Monde, New Orleans, 2009.

 

 

 

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