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La Presse du lundi 15 décembre 08
Le Jardin des délices oubliées de Roger Macchi
«Je me souviens…» «C'est tout à la fois avec plaisir et anxiété que j'ouvre délicatement la porte longtemps dissimulée de ce jardin oublié»
Le «jardin oublié» de Roger Macchi est le souvenir de son enfance en Tunisie; son roman, Le Jardin des délices oubliées, vient tout juste de paraître aux Editions L'Harmattan. Roger Macchi est né en 1936 à Sfax où il a vécu durant toute sa jeunesse. Il est l'auteur de deux ouvrages: Lettre à mon arrière-petit-enfant (2002) et La mémoire éparpillée (2006).
Le Jardin des délices oubliées est un roman qui joue du regard en arrière, de l'anecdote à profusion et des expériences que l'auteur a pu connaître. Il se présente comme une peinture de maître, une large fresque où les personnages laissent place à une série — une trentaine — de réminiscences, «des historiettesd'un autre âge» (p.171), relatant des plaisirs et des joies minuscules, une suite de souvenirs égrenés avec nostalgie et sensibilité.
Toutes ces «historiettes» commencent par «Je me souviens…» . Du «Rideau de macramé» qui relate les premières sensations d'angoisses mais aussi de fascination que le jeune enfant ne manquait jamais de ressentir chaque fois qu'il dormait dans la chambre de sa grand-mère à Pic-ville, jusqu'à «quitter le jardin», au terme du voyage, l'ouvrage est une « longue promenade dans les allées» d'une Tunisie idyllique, un vrai paradis perdu.
A vrai dire, ces souvenirs sont circonscrits autour de la ville de Sfax et de ses environs. C'est cette «ville aux terrasses blanches où le linge flotte comme des étendards dans la tiédeur du vent» (p.10) que l'auteur «aime avec la tendresse que l'on garde toujours pour sa première maîtresse.» (p.110)
Au-delà des épanchements lyriques et nostalgiques que l'on retrouve souvent dans ce genre de roman, au-delà des détails «folkloriques», et autres mots du terroir, il importe de souligner le style direct, sans fioriture, et l'aisance avec laquelle l'auteur a recours, au flash back pour remonter le temps et figer à jamais les instants subtils qui l'ont marqué:
«Je me souviens, c'était l'année de mon retour du service militaire, j'arrivais à Sfax après vingt-huit mois passés en France, la tête pleine d'un monde différent, un monde sophistiqué, policé, éduqué, dans lequel j'avoue avoir pris plaisir.» (p.17)
Au départ, en s'attelant à cet ouvrage, l'auteur se montre animé d'un sentiment altruiste, une envie de partage, qui suggère l'optimisme : «Ce qui m'effraie le plus, c'est l'érosion qui peut un jour mettre ma mémoire en charpie, et faire de mes plus beaux souvenirs un magma informe et incompréhensible. C'est pourquoi, pendant qu'il est encore temps, je veux partager ce qui m'a été donné, comme un adieu à ma jeunesse passée. Comme un rêve trop court. Et je pleure aujourd'hui sur ce qui, jadis, me faisait rire.» (p.173)
L'adieu à la jeunesse
Mais, hélas, l'envie de «se délecter du passé» (p.10), de voyager au gré de la mémoire, n'est pas toujours sans risques. Et bien que dans ce roman le constat ne soit pas tout à fait amer, il faut néanmoins avouer que ce «jardin oublié» ne contient pas que des délices. A vouloir pénétrer les choses à travers une plongée aux tréfonds de soi-même, l'on finit souvent par découvrir le contraire de ce que l'on désire. Parce que la mémoire ravivée est loin d'être sélective, elle révèle parfois des secrets soigneusement enfouis; et du coup, certains réveils intempestifs s'accompagnent d'un cortège de confessions pénibles, d'aveux tardifs, de repentirs et de regrets. Ainsi, par exemple, cette «lettre à l'ami perdu» où l'auteur avoue pour la première fois le «fond de (sa) pensée» : «Tu ambitionnais une nouvelle identité, une virginité culturelle en changeant tout radicalement dans ta vie, jusqu'à ton prénom, comme si tu voulais oublier nos origines, oublier la terre qui nous a vus naître, grandir, et qui, elle, ne triche pas et reste à jamais collée à nos semelles» (pp.97-98)
Ou encore ce complexe de culpabilité qui n'a cessé de tarauder l'auteur depuis la mort de son père: «Je me sentais coupable, coupable de l'avoir négligé, de ne pas lui avoir dit que je le chérissais. Coupable de visites trop brèves, de discussions ratées. De mes impatiences, des gestes de tendresse que je n'ai pas eus, des caresses que j'ai repoussées, par pudibonderie, par convenance, … J'ai été un fils honteux de son père, de ses gestes d'amour, de sa façon de vivre, de son accent pied-noir, de sa cuisine odorante.» (p.119)
Tout naturellement, la mort du père annonce celle, toute proche, du fils : «A présent je spécule sur la mort, je la vois venir sans appréhension mais avec regret, elle m'est devenue familière, j'ai vu partir tant d'êtres chers, et je suis maintenant en tête de liste.» (p. 172)
Parce qu'il mêle ainsi passé et présent, parce qu'il plonge dans l'âme humaine avec humour et sensibilité, enfin parce qu'il n'ambitionne ni questionnement ni message, Le Jardin des délices oubliées se révèle être un récit à une seule voix, captivant, très agréable à lire
Rafik DARRAGI
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