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Culture ( La Presse de Tunisie – Lettres et Pensée du 1er decembre 09)
Le Venin de l’humanité
Ou l’étranger d’Elias Khoury

Le Coffre des Secrets
«Voici comment l’histoire a commencé». Ainsi débute le nouveau roman d’Elias Khoury, Le Coffre des secrets. En vérité, et c’est là l’originalité de ce livre, il ne s’agit pas d’une seule histoire, mais d’une vingtaine, imbriquées les unes aux autres, impliquant surtout trois personnages :
Ibrahim, Hanna et Norma. Et toutes ces histoires, invariablement, commencent par cette phrase «Voici comment l’histoire a commencé».
Le point de départ est la mort d’Ibrahim, un modeste vendeur de primeurs. Annoncée dès la première page, elle déclenche immédiatement les rumeurs dans le village :
« Les ragots de la rue Ferneyni affirmèrent que Hanna avait assassiné Ibrahim pour venger l’honneur perdu de Norma. D’autres potins laissèrent entendre qu’il ne s’agissait pas d’honneur perdu mais de l’or caché dans la chambre et dont Hanna voulait s’emparer, de connivence avec Norma.»
L’histoire de Hanna est plus compliquée, émaillée de multiples événements. Cordonnier de son état, Hanna avait subi les pires tortures et échappé de peu à la corde. Condamné à la pendaison pour un crime qu’il n’avait pas commis, il n’eut la vie sauve qu’à la veille de son exécution :
«Hanna n’oublierait jamais la potence. Tout au long de la cérémonie, il eut la sensation que c’était lui qui allait être exécuté…. Il eut peur de la vérité et eut la révélation que l’être humain pouvait devenir n’importe quoi et que cette affaire n’était pas plus qu’une affaire de coïncidences.»
L’histoire de Norma se réduit, elle aussi, à « une affaire de coïncidences » où le mensonge et la fourberie se substituent à l’humble idéal, la quête du bonheur dans le mariage. Maîtresse attitrée à la fois d’Ibrahim et de Hanna, elle sombre dans l’incohérence et raconte à qui veut l’entendre, l’histoire de son honneur perdu par la faute de ces deux hommes.
En fait, le lecteur a beau chercher, il ne trouve dans ce roman ni morale ni sens de l’honneur mais beaucoup de malheurs et de méchanceté et, dans leur sillage, la douleur et la souffrance.
Trois personnages donc, incolores, frustes, certes, mais aussi trois destins tragiques qui se croisent sur plusieurs plans. Le résultat est un tableau peu réjouissant d’un Liban ravagé par la guerre civile, la violence et la transgression et, partant, de l’humanité actuelle, de son venin surtout : la violence, le mensonge et la méchanceté. Sur un ton affable mais précis, Elias Khoury déploie tout son art de narrateur. N’exaltant ni la bonté ni l’amour du prochain, encore moins la pitié, il explore le fondement humain à travers les petits détails pittoresques de la vie, la poursuite effrénée du lucre et surtout l’âme qui se dessèche.
Bien que l’auteur nous propose en fin de compte plusieurs significations, c’est surtout le thème de l’exil qui se profile avec plus de force derrière la contrainte du destin, elle aussi, omniprésente. L’émigration taraude l’esprit. C’est elle qui structure l’histoire d’Ibrahim et de ses ancêtres : «Il nous faut partir, nous n’avons plus rien à faire dans ce pays. En Colombie, les gens ramassent l’or à la pelle. Là-bas, nous avons beaucoup de parents, ils y sont depuis quelque soixante-dix ans. Chaque année, il y a quelqu’un qui part et toute la famille se trouve là-bas maintenant. Il ne reste à Aïn Kisrîn que ceux qui n’ont pas d’ambition. Qu’est-ce que je fais ici, moi ?»
Mais hélas, la Colombie est loin d’être cet Eden dont rêve Ibrahim. Et ce dernier n’est qu’un simple rêveur, un velléitaire dont Hanna dira : «Pendant toute sa vie Ibrahim n’a cessé de répéter qu’il voulait partir, puis il est mort comme un chien et nous n’avons pas trouvé de tombe pour l’enterrer.»
Il faut préciser que l’auteur, Elias Khoury, a pris soin, dans les premières pages de son roman, d’anéantir cette illusion, ce rêve d’émigration. Il évoque pour cela longuement le roman de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, où le héros, Santiago Nasar — Yacoub en arabe —, un émigré libanais, (parent d’Ibrahim Nassar ?) fut atrocement poignardé sur la place du village au vu et au su de toute la population, et Elias Khoury de se demander : «L’exil signifie-t-il la mort ?...Mais pourquoi cet étranger libanais a-t-il constitué la victime ? Est-ce parce qu’il parlait une autre langue? Ou est-ce parce qu’il avait commencé à oublier sa langue d’origine ?». Avant d’avancer une autre explication : Albert Camus propose une autre version. Dans son roman, c’est l’étranger qui tue. Notre étranger arabe est étripé comme un porc, l’étranger français tue l’Algérien parce que le soleil lui brûlait les yeux. Le premier est mort gratuitement, le second tue gratuitement. Le premier est arabe, il est la victime, alors que le deuxième est français, sa victime est arabe. Le Français est un étranger parmi les Arabes d’Algérie, le Libanais est l’étranger dans un pays lointain.»
L’auteur de La Porte du soleil, de Yalo, ou encore de Comme si elle dormait, n’en est pas à son premier coup d’essai. Elias Khoury sait manier l’art de la métaphore et de l’allégorie pour dépeindre le venin de l’humanité. Si son roman est structuré comme un chemin qui monte en lacets vers des cimes inconnu, c’est qu’il veut laisser entrevoir son idée propre quant au pouvoir évocateur de l’allégorie. Car que signifie ce fameux coffre ? Est-ce le Liban et son histoire conflictuelle? Et le lecteur parviendra-t-il à percer tous ses secrets ? Et si, finalement, ses personnages apparaissent si marqués par le malheur, en quoi consiste l’excellence de notre être, notre grandeur, sinon dans cette souffrance ? Un livre à lire et à méditer.
Rafik DARRAGI
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* Elias Khoury, Le Coffre des secrets, roman traduit de l’arabe (Liban) par Rania Samara , Actes Sud.
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