Retour page accueil

 

Lire et relire ( La Presse de Tunisie – Culture du 29 octobre 09)

Le Vertige des mots

Le vertige des mots Cécile Oumhani est une poétesse et écrivaine franco-tunisienne bien connue de nos fidèles lecteurs. Elle avait écrit avec finesse et sensibilité plusieurs critiques dans ces mêmes colonnes.
Un long séjour effectué comme enseignante à l’université de Tunis, dans les années soixante-dix, lui a permis de tisser des liens indéfectibles avec notre pays. Elle y revient régulièrement soit pour donner des conférences à Tunis, à Kairouan ou à Sfax, soit tout simplement pour se retremper dans le milieu familial de son époux, originaire de Béni-Khalled.
Son nouveau recueil, Temps solaire, vient de paraître aux Editions Voix d’Encre, avec, en première page, ces mots d’un grand ami de la Tunisie, Roland Gaspar :

«Nous cherchons des mots pour courir de vastes étendues où la lumière se penche et tremble un instant sur le seuil annulé.
Sentiers épars de nos secrets érodés
La chaleur s’y alite
pelouse fauve de nos tâtonnements»  (Roland Gaspar, Sol absolu)

«Nous cherchons des mots…»

Si, comme l’on dit, toute écriture sollicite un espace de réflexion, que dire de la poésie, cette quête du mot, certes, mais aussi quête du rêve, cette énigme qui se perpétue sans arrêt? Cécile Oumhani, comme Roland Gaspar,  ne cesse de s’interroger sur les limites et les vertiges des mots. Tout au long de ce processus de haute voltige qu’est la création poétique, que vaut alors  le temps solaire ? n’est-il pas, lui aussi, une simple apparence, variant selon les jours ?

«Nous demeurons
Passagers de l’obscur
Enclos en nos rives de lampe
Guetteurs du parfum
Au mirage de la nuit».

L’espace où la création poétique évolue  est aussi mystérieux qu’infini :

«L’as -tu rêvée
La corbeille d’astres
A la table de ton éveil?
La gorge serrée
Tu découvres au jour
Un autre possible»         

 et pour le décrypter un tant soit peu, quoi de mieux que le pinceau ? L’art et l’écriture n’ont-ils pas  toujours formé un tout indissoluble ? Une reproduction intime de l’être, de ses désirs, de ses pensées et de ses aptitudes ? Les éditeurs ont tout naturellement fait appel à l’art subtil, hautement symbolique, de la Coréenne Myoung-Nam Kim. Il est vrai que l’univers poétique de Cécile Oumhani n’est pas totalement inconnu à cette artiste de renom, peintre-graveur établie depuis de longues années à Paris. Leur complicité artistique, qui reflète une approche et une sensibilité  commune, date de 2005, avec la publication du recueil Demeures de mots et de nuit.

Une fois encore, c’est en filigrane, à l’encre de Chine, que Myoung-Nam Kim semble tisser l’univers poétique de Cécile Oumhani. L’enchevêtrement de traits, de cercles et de taches souvent sombres de ses dessins rappelle certes l’art pictural traditionnel du Pays au Matin calme, largement basé sur le concept des forces cosmiques contraires  du yin et du yang,  mais il suffit d’un simple coup d’œil sur le dessin pour que s’établisse la réminiscence avec le texte.

En effet, si la philosophie asiatique se réfère à l’harmonie de la nature et  à son perpétuel mouvement par des signes et des symboles, la poésie de Cécile Oumhani  a recours, elle,  au mot. Ses poèmes, courts mais incisifs, s’égrènent en une suite d’images fulgurantes :

«La mer, chair de l’instant
Trame la soie pour la couche du ciel
Les rochers corps de la nuit
Traversent le songe
Rivés des brèches du jour»

Ou encore :

«Un cyprès pour tresser
L’instant
A la fenêtre
Et ses retombées de vigne
A rebours de ce qui  fut».

Comme elle l’a avoué elle-même un jour dans  la revue de poésie Ici et Là à propos des poètes tunisiens qui «naissent de leurs paysages et (qui vont), traversés de leurs reflets et de ses lumières», Cécile Oumhani s’est toujours montrée soucieuse d’interroger «sans cesse plus loin ce visible solaire de la terre tunisienne, de l’Ifrîqia…». Avec ce nouveau recueil, Temps solaire, ce questionnement se poursuit et s’élargit.

Rafik DARRAGI

Retour page accueil