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Découvertes

( La Presse de Tunisie-Lettres et Pensée- du 10 Février10)

Le clin d’œil

Dans un ouvrage collectif paru en 2005, intitulé Les 1001 Nuits et l'Imaginaire du XXe siècle, Christiane Chaulet-Achour soulignait l'apport considérable de cette «galaxie», cette œuvre mythique considérée aujourd'hui comme l'une des plus célèbres de la littérature arabo-islamique :
«Si cet ensemble de contes, écrit-elle, est devenu une référence obligée du clin d’oeil d’écriture, il est aussi inspirateur de réécritures, de dérives et de nouvelles créations.» (p.7)
En effet, ces récits sans âge, aux origines aussi nombreuses que mystérieuses, constituent un véritable trésor dont la signification déborde la cadre étroit normalement assigné aux livres de contes classiques. Ils constituent, aujourd’hui, un apport inestimable à l’imaginaire collectif de l’humanité. Comme La Chronique de Tabarî ou Kalila wa Dimna d’Ibn Al-Muqaffâ, Les Mille et Une Nuits ont donné lieu, on le devine, à d’innombrables spéculations, adaptations, réécritures et autres transpositions modernes de toutes sortes. La liste est longue. Outre Néguib Mahfoudh avec son roman Les Mille et Une Nuits, paru au Caire en 1981, sous le titre Layâlî Alf Layla, on peut citer, dans le monde arabe, Ahmed Abou Khalil El Qabbani, Tewfik El Hakim, Ahmed Bakathir, Najib Er Rihani, Saâdallah Wannous, Alfred Faraj, Maroun an Naqqash, ou encore, plus proche de nous, l’Algérien Alloulou.
Aujourd’hui, c’est un écrivain marocain, Abdelfattah Kilito, qui  s’en est inspiré pour écrire son nouvel ouvrage, Dites-moi le songe, qui vient tout juste de paraître aux éditions Sindbad/Actes Sud. Abdelfattah Kilito est une figure bien connue dont l’intérêt pour Les Mille et Une Nuits ne date pas d’aujourd’hui. Ancien professeur d’université à Rabat puis à Paris, Princeton et Harvard, il est à la fois romancier (La Querelle des images (Casablanca, Eddih, 1999), et essayiste. Il a, en effet, signé une dizaine d’essais, dont Les Séances (Sindbad, 1995) et Tu ne parleras pas ma langue, paru à Beyrouth en 2002 sous le titre original ‘Lan tatakallama lughati. La Presse en a fait état lors de sa publication à Paris en 2008 (Cf. La Presse Littéraire du 10 mars 08).  Notons encore que Abdelfattah Kilito a obtenu, en 1989, le Grand Prix du Maroc, et en 1996 le Prix du rayonnement de la langue française attribué par l’Académie française.
De par sa structure particulière, Dites-moi le songe  rappelle furieusement l’essai Tu ne parleras pas ma langue. Et comme dans ce dernier ouvrage, l’art subtil de  l’allusion, de l’ironie et de l’humour, le recours à outrance aux interrogations et aux questions rhétoriques, contribuent largement à fluidifier la pensée de l’universitaire,  trait ô combien important dans ce genre d’écriture souvent aride, sans intrigue, susceptible de n’intéresser que les ’happy few’. Au contraire, parce qu’il offre à voir  un savoir qui, lentement mais sûrement, plonge le  lecteur dans l’atmosphère à la fois onirique et réaliste des Mille et Une Nuits, Dites-moi le songe se situe entre l’essai savant et le récit passionnant.
Grâce à ces nombreux procédés stylistiques, la construction narrative reprend pour ainsi dire le modèle des Mille et Une Nuits, avec ses contes à tiroirs. Elle  court dans le texte de A. Kilito comme le scénario d’un court-métrage, où une  série d’arrêts  et de retours sur images se suivent et s’enchaînent,  déterminant à la fois et le temps et l’espace et transformant l’essai-récit en une histoire à la fois fort instructive et agréable à lire.
Comme les Mille et Une Nuits, Dites-moi le songe possède son ’unité dans la diversité’. En dépit de quelques digressions, ses quatre chapitres tournent tous autour des célèbres contes. Le premier, ’Ida à la fenêtre’ est une remontée dans le temps : les circonstances de la découverte des Mille et Une Nuits par le jeune Kilito, «dans l’édition de Beyrouth, dite aussi catholique» (p.13) alors qu’il était en proie à un sommeil comateux, chez sa grand-mère. Sa lecture l’avait  miraculeusement  guéri. Ce pouvoir curatif est le premier clin d’œil du premier ’arrêt  sur image’:
«Que faisait-il dans une maison où personne ne s’intéressait à la littérature ? Qui l’avait placé à proximité de mon divan, à portée de ma main? Manifestement, l’une des visiteuses l’avait oublié et n’était pas revenue, aussi demeura-t-il à mon chevet tout au long de ma convalescence. J’ignorais à l’époque que les passages érotiques en avaient été soigneusement écartés, mais la force des histoires était loin d’être entamée et leur côté scandaleux restait intact. Sinon, «pourquoi sentais-je confusément que je ne devais pas le lire ?» (pp.13-14)
Le retour sur image se fera plus loin :
«Tout cela est bien émouvant, mais des doutes surgissent, perturbant la netteté du tableau. Est-ce effectivement dans l’édition expurgée de Beyrouth que j’ai lu ce livre?…Quant à avancer que j’étais souffrant, cela relève probablement du pur fantasme… Ne suis-je pas en train d’enjoliver les choses en laissant entendre que les histoires m’ont restitué la santé? M’assimiler indûment à Shahriar, le roi fou guéri par Schéhérazade…D’où sans doute le scénario de cette mystérieuse visiteuse, lectrice oublieuse du livre… En réalité aucune femme ne lisait en ce temps-là, peut-être des versets du Coran, assurément pas les Nuits». (p.15)
Cette forme d’alternance court en filigrane, non seulement dans les trois autres chapitres de Dites-moi le songe mais également dans Tu ne parleras pas ma langue. Omniprésente, polymorphe, elle symbolise l’ultime mais subtile réminiscence, le clin d’œil, que l’auteur désire souligner en pédagogue averti : ce livre, Les Mille et Une Nuits, reste l’’anti livre’ par excellence, l’ouvrage mystérieux qui, sans être noir, a le mérite de lever le voile sur la vacuité de ce monde. Tout sur cette terre n’est qu’alternance et jeux de miroir, la vie comme la mort, le  jour comme la nuit.
Dites-moi le songe  est un livre à lire et à méditer.
Rafik Darragi
Abdelfattah Kilito, Dites-moi le songe, récit, Sindbad/Actes Sud, 128 pages

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