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A l'attention de Mr Borhane ben Miled

La Presse de Tunisie ( Page littéraire)
Le déporté du soleil

 

Né en 1947 à Tunis, poète, essayiste et romancier, Hubert Haddad est connu également pour avoir fondé et dirigé la revue littéraire, Le Point d'être , où sont publiés des inédits d'Artaud, de Rodanski, de Charles Duits et de Michel Fardoulis-Lagrange. Au début des années cinquante ses parents s'installent à Paris. Après des études de lettres, il publie à 20 ans son premier recueil de poèmes. Un rêve de glace , son premier roman paraît en 1974 aux éditions Albin Michel. Une cinquantaine d'ouvrages suivront, romans, essais, nouvelles et pièces de théâtre. Citons en autres: Le Cimetière des poètes (Le Rocher), La Double Conversion d'Al-Mostancir (Fayard), Le Ventriloque amoureux (Zulma) et Le Nouveau magasin d'écriture (Zulma).

 

Son nouveau roman, Le Camp du bandit mauresque , qui vient de paraître chez Fayard, a pour sous-titre : ‘un récit d'enfance'. Comme tant d'autres écrivains, natifs de Tunisie, comme Nicole Jean avec son roman Une enfance tunisienne ( La Presse du 20/9/04) et Danielle Barcelo-Guez, avec Au 28, rue de Marseille, Tunis , ( La Presse du 03/10/05), Hubert Haddad a souhaité retrouver l'univers ludique de son enfance et revivre de vieux souvenirs enfouis précieusement dans les replis de la mémoire. Une tranche de vie donc, celle d'un petit enfant juif, dont les parents venus de Tunisie, tentent de survivre à Paris dans des conditions pénibles, d'abord à Ménilmontant, puis à Kremlin-Bicêtre.

 

Mais contrairement à ces auteurs, Hubert Haddad ne se veut pas graveur de mémoire. Son livre ne ramène pas au pays natal. S'il est bel et bien un témoignage, il n'est pas pour autant, un retour aux sources, encore moins un ‘pèlerinage'. On n'y retrouve donc pas cet incessant questionnement sur la pertinence d'un tel retour, cette angoisse lancinante de ne plus retrouver ses repères, de remuer des souvenirs pénibles. Néanmoins une indicible nostalgie du pays court en filigrane tout au long du livre :

 

«  J'avais en moi une large blessure flottante, étrangement indolore, comme anesthésiée au froid de l'oubli : la grisaille de Paris répondait au silence des parents venus refaire leur vie en arrachant les rejetons de l'amour d'un Eden pouilleux mais fort en aromates et en lumière . » p.76

 

Une nostalgie perceptible également à travers la peinture des personnages hauts en couleur, comme celui de la grand-mère Baya, du père ou encore de la mère, Marcuse, qui rappelle Falcoche, mais en plus débile :

 

«  Elle ne manquait pas, dès qu'un orage éclatait, de nous rassembler toutes lumières éteintes, les mains sur la tête, debout au centre de la pièce pour conjurer la foudre . » p.74

 

En un style vif et imagé, l'auteur nous livre, une à une, les brèches de sa mémoire, du temps où il avait «  quatre ans… et toute (sa) raison  » , des brèches, brèves mais détaillées, qui surgissent comme des brûlots du fond des ténèbres. Parce qu'elles se produisent sous une forme linéaire, sans acrobaties dans la chronologie, elles s'insèrent admirablement dans l'ouvrage, transformant la tranche de vie, bien circonscrite, en un témoignage d'un vécu douloureux, tant il est vrai qu'un « enfant, alerté du pire apprend vite les facteurs de causalité liés à toutes sortes de désagréments.  » p.11

 

Les désagréments ou plutôt les traumatismes, survenus à cet enfant, ne manquent pas. En les égrenant, en mêlant sa propre histoire aux événements qu'il traverse, l'enfant découvre peu à peu l'étendue du fossé le séparant non seulement de ses parents mais également des autres membres de la société qui l'entoure. Il ne tarde pas, par exemple, à percevoir la mésentente entre ses parents et l'hypocrisie qu'elle sous-tend :

 

«  La cruelle désunion devient vite un mode pervers d'attachement. La scène de la séparation se jouait de préférence devant un public acquis au théâtre de marionnettes : nous étions deux, et peut-être trois, en comptant le bambin aux langes, à assister au dramatique partage des valises ouvertes sur le matelas  » p.77

 

Dès le premier jour de l'école, il note l'incompréhension de l'institutrice à son égard: 

«  En une vie d'enseignante, par fatale impéritie, madame Bouillote aura sans doute démoralisé pour la vie des générations d'élèves tout juste entrés en lice. L'école communale, dès l'origine, fut pour moi le pire des tourments. » p.142

 

La cruelle prise de conscience de sa condition humaine survint à la suite de la mort accidentelle d'un ami :

 

«  Julien Hacquenaud, devint, sans espoir, l'ami qui me manquait. Je pleurai sa mémoire en piétinant les feuilles, envahi d'une foule d'indices qui eussent dû attester sa présence. Qu'il en fût soustrait, annulait le monde. Le deuil initia ma première tentative d'école buissonnière. Déambuler sans but, une seule image en tête, ressemble à la perte de conscience p.199

 

Heureusement, l'imaginaire de l'enfant est un formidable rempart non seulement contre le malheur et la mort, mais aussi contre la bêtise humaine :

« … à l'heure de l'appel, où nous devions épeler chacun nos noms, lieu et date de naissance,longtemps je fus le seul à n'être point d'Argenteuil, de Villejuif ou d'un quelconque village du Berry ou du Tardenois. « Tunis, en Tunisie,  » demandait le maître pour appuyer l'anomalie » p.198

 

Et lorsque les parents de la petite Argine dont il est ‘fou amoureux', interdisent à leur fillette de jouer avec lui, l‘étranger', le petit garçon, se réfugie dans l'irrationnel. Or qui peut donc résister à l'irrationnel? Lorsqu'on est en mesure d'interpréter le monde à sa guise, que peut la société ? Que peut la mort ? Et c'est ainsi que le petit garçon devient le bandit mauresque amoureux de sa belle odalisque.

 

A bien le lire, ce livre est plus qu'une description factuelle d'une tranche de vie. Il n'est pas une somme de souvenirs et d'anecdotes, assénée pêle-mêle. Loin de là. Ce qu'il nous offre, en vérité, c'est une formidable prise de conscience, l'éveil de l'esprit critique d'un enfant, innocente victime à la fois de la désillusion de parents irresponsables, et d'une société où l'antisémitisme reste latent. «  Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus  » a-t-on dit. L'attirance de l'auteur, enfant déporté du soleil tunisien, comme il le dit lui-même, vers son passé, participe d'un besoin irrésistible de témoigner , et par conséquent, de lutter contre ce " fond d'oubli " dont parle Marguerite Yourcenar, sur lequel, " comme les nuages dans le ciel vide ", se dissipe notre misérable condition humaine.

 

Rafik DARRAGI

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Hubert Haddad, Le Camp du bandit mauresque , Fayard, 254 pages

 

 
 

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