La Presse de Tunisie Suppléments
Littérature arabe du 04-02-2011
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Un texte fondateur
Trois Egyptiens à Paris, (Al-Rihla al-Thânya), de Mohammed Ibrahim Al-Muwaylihî, (Le Caire, 1868 — Le Caire, 1930), paru en français aux Editions du Jasmin en 2008, est une conception originale, réfléchie du récit du voyage, où la narration se présente sous forme d’une série de points de vue échangés entre trois Egyptiens, le narrateur Isâ Ibn Hichâm, un Pacha et un ami. Trois personnages, trois caractères différents, déjà campés dans le premier volet de cette relation de voyage, c’est-à-dire le célèbre Hadîth Isâ Ibn Hichâm ou Ce que nous conta Isâ Ibn Hichâm (Editions du Jasmin, 2005). Mohammed, Muwaylihî fit paraître cette œuvre en feuilleton entre 1898 et 1900, dans la revue Misbâh ash-Sharq (Le Flambeau de l'Orient) qu’il avait fondée avec son père en 1898La formule — une relation de voyage — ainsi que le nom du narrateur-personnage — Isâ Ibn Hichâm –, sont empruntés à Badi' Al-Zaman Al-Hamadhani (967 - 1007), auteur des célèbres ‘maqamat’ ou “séances”, un genre de littérature proche du picaresque, très prisé pour la variété de ses thèmes et la richesse de ses procédés stylistiques.
Il faut remarquer ensuite que le choix de Paris n’est pas fortuit. L’œuvre du Cheikh Rifâ’a at-Tahtâwî, De l’or raffiné ou Paris en résumé, ainsi que le voyage effectué par l’auteur à Paris en 1900, y sont pour quelque chose, certes, mais il y a également l’air du temps : francophile convaincu, le Khédive Ismaïl Pacha rêvait de métamorphoser la ville du Caire sur le modèle parisien, avec ses ponts, ses parcs, son opéra ou encore son Musée des Antiquités.
Comme tout un chacun, Al-Muwaylihî avait admiré ces réalisations urbanistiques mais, confronté à la réalité quotidienne et à la dissolution des mœurs, il ne tarda pas à déchanter. Il faut dire que, très jeune, il avait connu l’exil pour avoir participé au soulèvement de Urabi Pacha en 1882. Or, son esprit révolutionnaire ne l’avait jamais quitté. Comme les autres réformateurs de l’époque, il se rendait compte que le rêve grandiose du Khédive Ismaïl n’était pas sans danger. A trop suivre le modèle occidental, l’Egypte avait fini par tomber sous la tutelle britannique. D’où cette mise en garde dès le début du récit :
«Rien ne nous est plus nécessaire actuellement que de débarrasser notre jugement de ces représentations qui grèvent notre imagination depuis longtemps. Oublions-les et évitons de les répéter, afin de juger de ce que nous observons par nos propres yeux, affranchis de toutes ces idées préconçues qui se sont enracinées dans nos esprits par ouï-dire.» (p.36).
Malgré les méandres nécessités par la censure, la fable philosophique est vite décelée derrière le récit, grâce en particulier à la façon dont l’auteur parle de la Ville Lumière ; il cite, certes, l’Exposition universelle, le Petit et le Grand Palais, ou encore la Tour Eiffel mais il omet les toponymes, comme si sa préoccupation majeure n'est pas de décrire les monuments, les rues et les places d’intérêt mais de discourir non seulement sur les mœurs des habitants mais aussi, et surtout, sur les avantages de la démocratie :
«C‘est aujourd’hui la demeure du savoir et du mérite, l’asile même de la paix et de la justice, le rendez-vous du droit et de l’équité, le berceau de la bonne entente et des affinités… Tous les humains ont une patrie, mais cette ville est pour tout patriote une seconde patrie. Sans elle, il n’aurait pas conscience de ce qu’il vaut et ne serait pas à l’abri d’un assassinat ou d’une trahison. Elle vous offre en effet protection contre les assauts de l’injustice et éloigne de vous les calamités de l’adversité, vous enseigne comment parvenir à la grandeur, comment éviter fautes d’inconduite et actions illégales, et comment vivre heureux dans notre vie ici-bas d’infortune à l’ombre de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité.» (pp.34-35)
Randa Sabry, la traductrice des deux volets, aujourd’hui chef du département de français à la faculté des Lettres de l’Université du Caire, connaît bien son sujet. Dans une Introduction lumineuse elle écrit:
«En fait… on constate que l’ensemble du roman obéit à la dynamique de l’enquête et de la déambulation à travers un espace urbain, plus précisément l’espace trépidant d’une capitale - le Caire ou Paris — perçue chacune comme un grand Pandémonium où se laissent lire, dans toute leur effervescence, les grandeurs et les misères d’une époque et d’une civilisation.» (p.13)
Texte fondateur dans l’Histoire du dialogue qui va s’instaurer désormais entre l’Orient et l’Occident, premier roman des lettres arabes, Trois Egyptiens à Paris est une fresque historique érudite où, habilement, se mêlent le présent et le passé, à lire au second degré à cause de la censure de l’occupant britannique. Ainsi pour montrer, par exemple, comment les dirigeants en Occident se servent de la guerre pour leurs fins personnelles, l’auteur introduit une discussion dans un restaurant entre trois clients — apparemment un écrivain, un commerçant et un philosophe –, à propos de la Guerre de Chine. C'est là que la lecture oblique est requise. Faut-il s’en étonner ? Ce sont les réflexions du sage philosophe qui semblent prévaloir auprès du narrateur :
«Nous ne sommes guère civilisés non plus si nous nous considérons comme des anges, comme l’élite de l’humanité et les maîtres du monde, nous autorisant ainsi à mépriser les autres, ne les acceptant que s’ils modifient leurs mœurs, renoncent à leurs habitudes et nous délèguent la gestion de leurs affaires tandis que, nous prévalant de notre rôle de tuteur, nous les orientons vers ce qui nous plaît.» (pp. 43-44)
Comme on le devine, les trois compères se lieront d’amitié avec ce sage philosophe. Désormais le récit sera à quatre voix : gage d’un esprit d’ouverture, et d’une impartialité dans l’analyse, mais aussi preuve d’une affinité certaine entre l’Egypte et la France.
Rafik Darragi
www.rafikdarragi.com
Mohammed Muwaylihî, Trois Egyptiens à Paris, traduit de l'arabe, présenté et annoté par Randa Sabry, préface de Richard Jacquemond, Editions du Jasmin, 2008,128 pages. |