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COLLOQUE ( La Presse Littéraire du 22 Juin 09)

Les pouvoirs du théâtre
Forum du théâtre européen (Nice)

Par Rafik DARRAGI

Qui peut, aujourd’hui, contester le rôle éminemment fédérateur du théâtre ? N’est-il pas, dans tous les pays,  la manifestation sociale  par excellence ? Le reflet, l’expression des conflits, des espoirs et des craintes, des forces sociales en présence?

Il nous faut l’admettre : le théâtre est l’une des plus belles  contributions au développement de la civilisation.
Sous l’impulsion de quelques intellectuels et hommes politiques éclairés, soucieux de nouer des liens entre les cultures européennes, dont l’Espagnol Jorge Semprun, et les Français  Daniel Benoin, Eric Ciotti ou encore Christian Estrosi, le premier Forum du Théâtre Européen a tenu ses assises à Nice du 11 au 14 décembre 2008. La maison d’édition Actes-Sud vient, aujourd’hui, d’en publier les actes.
C’est un ouvrage volumineux structuré en deux grandes parties. Dans la première, figurent les rapports sur l’état des lieux et l’évolution récente de la création théâtrale dans 32 pays européens, commandités par les responsables du Forum et habilement résumés par Bernard-Henri Lévy. La deuxième partie, consacrée au Forum proprement dit, contient quatre tables rondes ainsi que les débats et interventions de plusieurs intervenants. Les participants à la table ronde n°1, «Le politique et le théâtre» ont notamment examiné le rôle de l’Etat, ainsi que l’aide financière du département et de la ville en matière de théâtre, tandis que ceux de la table ronde n°2, «Regard des hommes de théâtre sur le politique, et des hommes politiques sur le théâtre»,  ont surtout discuté de l’importance du théâtre dans une société démocratique. La table ronde n°3 a été consacrée à un thème brûlant : «Les nouveaux pouvoirs et le nouveau théâtre». Par nouveau pouvoir, on veut désigner le «nouvel argent du privé» notamment la télévision, qui représenterait, selon certains, un danger pour la liberté des dramaturges. Enfin la table ronde n°4, «Les nouveaux pouvoirs du théâtre, les nouveaux pouvoirs sur le théâtre» se veut une synthèse qui rappelle le thème central du forum : «Pouvoir et théâtre, Pouvoir du théâtre» sans, toutefois, occulter le rôle du public, qui reste essentiel.
Faut-il s’en étonner ? Le théâtre n’a-t-il pas été, à Athènes, le premier forum de la démocratie ? L’objet de débat sur les questions politiques de l’époque ? Grâce à la valeur des mots, grâce à la manière de s’exprimer par métaphores et comparaisons pleines de sous-entendus, lorsqu’il s’agit du pouvoir politique, de sa signification, de ce qu’il représente dans le pays, l’art dramatique est susceptible de transformer son sens primitif, voire son essence.
Mais en Europe les temps ont changé. A l’évidence, l’époque est révolue où la moindre critique de l’ordre établi pouvait être retenue. Dans leur Introduction, Daniel Benoin, directeur du Forum Européen du Théâtre et Jorge Semprun, président d’honneur, évoquent ainsi les nouveaux problèmes auxquels le théâtre se trouve confronté aujourd’hui :

Réflexion critique

«Où en est-on aujourd’hui ? L’autorité semble tentée de mesurer ou de réduire son aide au théâtre. Par méfiance devant une activité qu’elle jugerait mal supportable ou, au contraire, parce que le théâtre aurait perdu de sa capacité de mobilisation, de son pouvoir critique et de sa force symbolique ? Ce mariage d’après-guerre semble parfois remis en cause. Comment le théâtre vit-il les nouvelles conditions qui lui sont faites, comment peut-il répondre aux nouvelles formes de contraintes de gestion économique ? Les hommes politiques ne sont-ils pas tentés, en ce qui concerne leur rapport à la création théâtrale, de revenir à la conception qui était celle du XIXe siècle ? Alors même que l’extraordinaire développement des médias et des nouvelles technologies s’accompagne… d’une modification de notre rapport au monde, et singulièrement, de notre rapport au spectacle, au monde comme spectacle et au monde du spectacle.
Le théâtre est-il, dans ce contexte, en situation de résistance ou bien de reconquête ? Quels sont aujourd’hui ses pouvoirs ? Le regard qu’il pose sur le politique a-t-il encore du poids ? Sur le versant de la création, le théâtre est-il, ou pas, le lieu d’une possible réflexion critique ? Le seul peut-être où les illusions de la présence (en «temps réel») peuvent être représentées ou se voir démasquées ?» (p.5)
Autant de questions qui prouvent que le théâtre actuel reste étroitement lié à l’actualité  politique même s’il n’est plus au centre de la société. En effet, au-delà des phénomènes de mode, ses rapports avec les pouvoirs locaux restent indissolubles. Certes,  la société européenne s’est fragmentée en même temps que les identités mais le théâtre reste toujours l’art de l’interrogation et de l’instant par excellence.  L’art de l’interrogation parce qu’il est un phénomène collectif qui s’adresse à la foule et l’art de l’instant parce qu’il vit et se développe dans le monde contemporain même si les questions qu’il pose sont intemporelles.
C’est ce qui ressortira en fin de compte non seulement des diverses communications mais également  de l’autocritique et des conclusions émises par le comité directeur. C’est grâce à ces liens établis entre lui et l’actualité politique que le théâtre actuel demeure, avec les Droits de l’homme, l’expression la plus éclatante de la construction de l’Europe dans la mesure où, selon les mots de Peter Von Becker, l’un des membres du comité, il est «le piège qui enfermera la conscience du Roi et reflétera les envies et les problèmes du public.» (p.261)
Cet ouvrage est une référence. A lire et à relire.

Rafik DARRAGI

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Pouvoir et théâtre, Pouvoir du théâtre — Forum du théâtre européen 2008 - Nice
Actes Sud, 278 pages

 

 

 

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