Vient de paraître

Mater dolorosa

 

« Et venant je me dirais à moi-même :
Et surtout mon corps aussi bien que mon
âme, gardez-vous de vous croiser les bras en
l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est
pas un spectacle,car une mer de douleurs n’est
pas un proscénium, car un homme qui crie n’est
                       pas un ours  qui danse… »

Ces mots d’Aimé Césaire, tirés de son Cahier d’un retour au pays natal, figurent en frontispice dans le nouveau roman de Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, qui vient de paraître aux Editions de l’Aube. Ils résonnent comme un rappel subtil de la profession de foi de cette écrivaine algérienne :
"Mon écriture est un engagement contre tous les silencesÉcrire, écrire pour ne pas sombrer, écrire aussi et surtout contre la violence du silence, contre le danger de l'oubli et de l'indifférence. »

Maïssa Bey, de son vrai nom, Samia Benameur, est née à Ksar-el-Boukhari, ville des Hauts Plateaux ; elle vit à Sidi Bel Abbès.  Auteure de plusieurs ouvrages, co-fondatrice et présidente de "Parole et écriture", une association de femmes algériennes, elle participe régulièrement à la revue Etoile d'encre, des éditions Chèvrefeuille étoilée (Algérie-France)

Fer de lance dans la lutte menée pour l’émancipation de la femme, Maïssa Bey vient, une fois  encore, de faire feu de tout bois. Son nouveau livre illustre on ne peut mieux son engagement et son besoin de remémoration, suivant en cela bon nombre de ses compatriotes, de Rachid Mimouni, avec son Fleuve détourné ou son inoubliable Tombéza, en passant par Boualem Sansal et son Serment des barbares, Adel Gastel et son Adieu les marchands de foi, jusqu’à Leila Sebbar et son Soldats, Yasmina Khadra avec A quoi rêvent les loups et L’Ecrivain, ou encore Latifa Ben Mansour avec L’Année de l’éclipse.

Comme  presque tous les précédents écrits, en particulier Nouvelles d'Algérie qui obtint en 1998 le grand prix de la Nouvelle de la Société des gens de lettres, Cette fille-là (2001), qui obtint lui aussi un prix (Marguerite-Audoux), Entendez-vous dans les montagnes (2002), Surtout ne te retourne pas (2005), ou encore Pierre Sang Papier ou Cendre (2008), ce nouveau roman  est un long cri de souffrance. Celui d’une mère broyée, comme tant d’autres mères, par un destin tragique.

Dans la mesure où ils touchent l’être humain dans sa chair tous les malheurs se ressemblent. Comme Amina, la jeune héroïne de son roman Surtout ne te retourne pas, Aïda, la narratrice de Puisque mon cœur est mort, a vu sa vie basculer en un instant : l’assassinat de son fils unique ; un malheur non moins terrible que le séisme qui a ravagé la vie et la ville d’Amina : 
"Le deuil, la souffrance et l'absence sont devenus tellement ordinaires, tellement banals, que semblent incongrus l'inventaire et la remémoration des personnes disparues dans chaque famille".
Mais, cette fois, il y a une  différence :
"Si ma vie a basculé en un seul jour, explique la jeune Amina, c'est en raison de la conjonction de deux phénomènes naturels, c'est-à-dire extérieurs à moi, et surtout indépendants de toute volonté humaine" (p.25).

Or dans  Puisque mon cœur est mort, la conjonction des circonstances est multiple, et surtout, les phénomènes ne sont ni naturels ni indépendants de la volonté humaine.

Bien que personne ne puisse prévoir et maîtriser tous les événements, la vie de chacun, a-t-on dit, est éclairée par des signes. Pourtant celle du jeune Nadir, le fils unique de la narratrice, en est totalement dépourvue. Jeune étudiant en médecine, fauché par une lame meurtrière, par pure méprise, il n’a vu aucun signe venir, aucune lumière. Sa mère, non plus.

Cette dernière, enseignante d’anglais, divorcée, menait une vie tranquille jusqu’au jour où l’on  vint lui annoncer la fin tragique de son fils. Après s’être « dangereusement approchée du vide », elle a décidé de survivre à cette terrible épreuve et voulant «  donner forme à l’informe par le truchement des mots », elle se mit écrire à son fils disparu afin de « partager » avec lui « chaque instant » de sa vie :
 « Je t’écris, dit-elle, pour défier l’absence et retenir ce qui en moi demeure encore présent au monde » (p20)

Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Cette résistance au malheur est loin d’être de la même nature que celle dont a fait preuve la jeune Amina dans Surtout ne te retourne pas. Profondément ébranlée par le séisme, incapable donc d'influer sur le cours du destin, cette dernière n'hésite pas à se défaire totalement de ses attaches familiales et de ses racines afin d’oublier son passé et continuer à avancer, coûte que coûte, et survivre.

Aïda, la mère de Nadir se révèlera à la fin du roman, d’une autre trempe. Sa résistance au malheur et au désespoir est d’un autre genre. Elle n’implique pas cette patience, cette exaltation susceptible de faire sortir l'individu de sa condition humaine pour lui faire atteindre un état de grâce, une transcendance ; elle réveille en elle, au contraire un sentiment de haine et de révolte. Dans une narration où rien  ne vient estomper l’effet tragique, des brèches de la mémoire surgissent en alternance, des images de bonheur et de souffrance, autant de souvenirs lancinants, douloureux, qui finiront par annihiler sa raison
Parce qu’elle rejette certaines contraintes sociales, Aïda récuse l'enseignement traditionnel qui s'évertue, là où frappe le malheur, à démontrer qu'il y a quelque chose de plus important que ce malheur qui fait partie de la vie elle-même, voire qu'il est justifié et compensé par le salut de l'âme, la vie éternelle, dans l'Au-delà.. Puisque, comme l’indique le titre du roman, son cœur est mort , elle n’a décidé de survivre à son fils, que pour un but bien déterminé qui ne sera révélé, évidemment, qu’à la fin du livre et qui, l’on s’en doute, va à l’encontre de cet enseignement.

« Maintenant je ne veux plus, je ne veux plus faire semblant…Que m’importe l’opprobre, l’exclusion ? je n’ai plus rien à perdre puisque j’ai tout perdu. Puisque mon cœur est mort. » (p.114)

Ce travail se révèle en fin de compte une perception aigue des contraintes sociales, voire un pamphlet acerbe mais comme il s’inscrit dans un souci constant d'humanité, il reste avant tout un cri de douleur, un  émouvant témoignage de piété maternelle.

 

Rafik Darragi