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Littérature et francophonie
( La Presse de Tunisie-Lettres et Pensée- du 13 Janvier10)
Un manifeste
C’est le sujet d’une série de recherches en synergie initiée par un professeur de littérature comparée, Arlette Chemain-Degrange, à la suite de la publication du livre de R. Lebris ( mai 2007) et du manifeste de quarante quatre écrivains appelant à un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique pour la défense et l’illustration d’une littérature-monde (Le Monde du 16 mars 2007).
Partageant le même objectif, elle a réuni sous sa direction des chercheurs, aux origines diverses, issus de l’Ecole doctorale, Lettres et Sciences Humaines de Nice, pour tenter d’illustrer le constat du manifeste : Diverses sont aujourd’hui les littératures de langue française.
Il faut préciser, tout d’abord, que ce débat a été initié bien plus tôt. C’est Anna Moï qui l’a lancé la première, dans un article : Francophonie sans français (novembre 2005), suivie par Amin Maalouf, Contre la littérature francophone (mars 2006), Alexandre Najjar, La francophonie est une chance (mars 2006), Abdou Diouf, La francophonie, une réalité oubliée, (mars 2007), Amadou Lamine Sall et Lilyan Kesteloot, Un peu de mémoire, s’il vous plaît ! (avril 2007), Pierre Assouline, Quelle «littérature-monde» ? (juin 2007…)
Ainsi donc, parce que les enjeux et les espoirs que suscite cette «littérature-monde» sont, eux également, nombreux et divers, Chemain-Degrange a, d’emblée, pris soin de prendre position. Dans la préface, elle s’élève contre ceux qui prônent la pureté linguistique française et qui persistent à maintenir la différence entre littérature française et littérature francophone :
«Les écrivains hommes et femmes, qui expriment dans notre langue leurs sentiments et leur expérience de vie, enrichissent notre sensibilité : ils ouvrent, à qui sait et veut les lire, à la compréhension d’un monde troublé, palpitant, fait de sang et de douleurs, de joies et d’interrogations, dont trop peu d’écrivains strictement français, hélas, se préoccupent. Il n’y a plus, grâce à la francophonie, de centre et de périphéries ; mais un monde qui se construit, qui cherche à se reconnaître et s’émeut de cette découverte mutuelle, lorsqu’elle est faite dans le respect et l’égalité des êtres». p.12
Les contributions, une vingtaine, couvrent une réalité géographique indéniable. La première partie, Afrique-Antilles : axe transculturel, est consacrée à la recherche au second degré. On y remarque, entre autres, l’étude de Delphine Laurenti, de l’université de Nice, Aux confins du «roman historique» : histoire du contemporain, à propos des romans de Ahmadou Kourouma, Boubacar Boris Diop et Emmanuel Bounddzeki Dongala.
A cause des situations conflictuelles qui ont ponctué et qui ponctuent toujours l’histoire de leurs pays respectifs, ces trois auteurs ont fini par déplacer les lignes de référence habituelles du roman historique dit contemporain, où la question de l’intervalle temporel ne se pose presque plus. Témoins des événements qui ont ensanglanté leur pays, absorbés par leur engagement, ils sont en quelque sorte contraints d’écrire dans l’urgence et donc à faire télescoper le temps présent et le temps historique.
Ainsi, leurs romans peuvent, en définitive, fort bien servir de base à d’utiles réflexions sur le non-dit, c’est-à-dire sur les temps présents à partir de cette situation délétère qu’ils soulignent. C’est un genre d’écriture qui, conclut Delphine Laurenti, définit…des critères dont la subversion apparaît en quelque sorte comme une nécessité sous le poids de l’Histoire «du temps présent».(p.40)
Ahmadou Kourouma est traité sous un angle différent dans la deuxième partie, intitulée ‘Eros’. Dans son étude Que de prétendantes pour un seul amant: approche du schéma amoureux inversé dans le roman post-indépendance, textes de Calixthe Beyala, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma, Guillaume Oyono-Mbia’, Rodrigue Kaba, de l’université de Libreville, Gabon, note :
«Une nouvelle lecture passionnante des récits empruntés à deux écrivains africains illustres — Ahmadou Kourouma et Sony Labou Tansi, — peut induire la réflexion suivante : l’un des faits les plus saillants du sexisme inconscient, observé dans le roman nègre, consiste en la complaisance affichée de certaines œuvres dans l’exhibition de la nudité féminine. Ce trait distinctif est tellement redondant que chaque lecteur peut ouvrir un livre en étant assuré d’y rencontrer la silhouette d’une femme dénudée». (pp.66-67.)
Ce problème du sexisme est développé d’une manière plus détaillée dans la troisième partie consacrée à l’écriture féminine. Rodah Sechele-Ntapelelang, de l’université de Gaboronne, Bostwana, explore dans son étude, Femmes écrivaines et auto-bio-fiction, le mal d’identité propre à la femme africaine à travers la problématique de l’écriture et le choix de l’autobiofiction chez Ken Bugul, Fatou Diôme et Bessie Head. Refusant l’image emblématique, idéalisée, telle qu’elle est rendue dans l’écriture masculine, c’est-à-dire, soit ‘mater’, ‘déesse’ ou encore ‘terre-mère’ symbolisant l’Afrique, ces trois écrivaines ont voulu «démystifier la femme, la représenter en tant qu’être humain sensible, et la mettre en scène dans la vie de tous les jours, face à des préoccupations quotidiennes». p.116
Ce profil féminin n’est pas nouveau dans la littérature écrite par des femmes, notamment au Maghreb où ‘la prise de parole’ eut lieu bien plus tôt, dès le début des années 60. Samira Douider, de la Faculté des Lettres de Ben M’sik, Casablanca, a choisi deux romans pour le démontrer : L’œil du jour, (1985) de notre compatriote Hélé Béji et Assèze, l’Africaine (1994), de la Camerounaise Calixthe Beyala. Dans sa contribution, intitulée ‘Un regard des femmes sur les sociétés : représentations ou reconstruction ? Maghreb-Afrique Noire’, elle écrit en conclusion:
«Par les thèmes développés par ces deux auteurs femmes qui se sont intéressés à d’autres questions qu’à la condition de la femme, par le regard critique qu’elles ont porté sur leurs consoeurs et leurs sociétés, par leur style qui s’éloigne des stéréotypes d’une écriture féminine, ces deux textes nous permettent de réintroduire la question de l’existence d’une expression féminine, véritablement littéraire, au nord et au sud du Sahara». (p.156)
‘Orients’ est l’intitulé de la quatrième partie de cet ouvrage. Elle inclut en particulier une longue étude sur la figure symbolique moderne de l’homme sauvage ainsi qu’une pertinente analyse de la figure du vagabond telle que l’ont perçue Victor Hugo et l’iranien Attar. Dans sa contribution, ‘Victor Hugo et la Perse, Majid-Youssefi Behzadi, de l’université d’Ispahan, a comparé l’attitude de Jean Valjean face à Monseigneur Bienvenu, et le vagabond du conte mystique ‘La mémoire de Folzeileh Ayaz’, du Mémorial des Saints, et en a tiré plus d’un enseignement sur la morale et la religion selon un mystique musulman et un poète romantique catholique.
Cet ouvrage collectif est en soi un manifeste. Il peut, à première vue, paraître quelque peu hétérogène, mais issu d’un cercle de réflexion portant sur une critique-monde, il illustre ce qu’est la francophonie littéraire, c’est-à-dire une variété de littérature de langue française, loin de la francophonie politique ou linguistique, susceptible de lutter contre l’idéologie et la discrimination, en mesure de promouvoir le dialogue et l’amour des langues et des cultures.
Rafik DARRAGI
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«Littérature-Monde» francophone en mutation-Ecriture et dissidence. Textes réunis par Arlette Chemain-Degrange, valérie Cambon et Marc Gastaldi, L’Harmattan, 306 pages |