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Nouvelle ( La Presse Littéraire du 11 Mai 09)

Un rêve à Tunis

La Blanche et la Noire, de Leïla Sebbar

«A Tunis, dans l’ombre de la vieille Jamaâ el Zitouna, sous les voûtes emplies d’une pénombre bleuâtre, où des ouvertures espacées jettent de brusques rayons de lumière, nette et vivante, il est une cité privilégiée où règne un discret silence comme oppressé par le voisinage de la mosquée, grande à elle seule comme une petite ville…»

Ainsi parlait de Tunis  en 1899 Isabelle Eberhardt. Peu nombreux sont ceux qui, dans notre pays, connaissent bien ce nom et pourtant Isabelle Eberhardt est une véritable légende. Son destin fut étroitement lié à l’histoire de l’Afrique du Nord en général et de l’Algérie, en particulier. Elle demeurera fidèle à elle-même et à ses engagements jusqu’à sa mort tragique, survenue en Algérie, lors d’une crue d’un oued, à Aïn Sefra, le 21 octobre 1904, alors qu’elle n’avait que 27 ans.
Nombreuses sont les études inspirées par la destinée d’Isabelle Eberhardt, mais presque toutes  ne se concentrent que sur la période algérienne. Rares sont les textes portant sur la Tunisie. Bien qu’elle ait avoué un jour que «les souvenirs de Tunisie me hantent», elle n’effectua qu’un bref séjour dans notre pays, quelques jours à Tunis et deux mois aux environs de Sousse en 1899, séjour qui lui inspira pourtant deux œuvres : Heures de Tunis et Un automne dans le Sahel tunisien.

Une femme singulière

Après Mme Catherine Stoll-Simon, auteure d’un essai, Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt (Tarik Editions, 2006), c’est au tour de Leïla Sebbar d’évoquer le bref séjour à Tunis d’Isabelle Eberhardt. En effet, l’écrivaine franco-algérienne vient de publier aux Editions Bleu autour, une nouvelle, La Blanche et la Noire, où, à Tunis, la jeune aristocrate d’origine russe et sa vieille servante noire égrènent des souvenirs et échangent des confidences.
Il n’est guère aisé de plonger dans l’univers d’un passé lointain pour tenter de deviner les motivations profondes et secrètes qui avaient  poussé la jeune Isabelle à venir en Tunisie. Les sources manquent cruellement, mais Leïla Sebbar, en romancière avertie, est néanmoins parvenue à dépeindre la singularité de cette jeune femme en la montrant constamment en rupture de sa culture : «Toi, tu parles notre langue, tu es musulmane. J’ai souvent fait la prière avec toi..» (p.16)
Ou encore cet aveu :
«De la mer, je connais les ports où j’ai fait l’écrivain public pour les marins et les dockers, et les bateaux qui vont d’un port à l’autre. La mer… Je préfère le désert.» (p. 15)
Histoire et fiction se mêlent donc et s’entrecroisent dans cette nouvelle. A la mort de sa mère à Bône, celle qui sera surnommée «l’aventurière du désert», s’installe à Tunis, dans la belle maison d’Ali, le fils du Caïd, près de la place aux Moutons, sur la colline de Bab-El-Gorjani. Là, grâce à Khédija, la vieille servante affranchie, la jeune femme découvre les us et coutumes du pays, et surtout la triste condition féminine, prenant peu à peu conscience des rapports de force régissant la société tunisienne de l’époque.
A une période où le colonialisme, considéré alors comme un nouvel humanisme, tenait un discours sur la culture de l’Autre largement  prédominant, force est de reconnaître que la conduite d’Isabelle Eberhardt était, en elle-même, un défi audacieux témoignant du tempérament visionnaire de cette jeune femme, comme le rêve de Khédija le laisse prévoir :
«Bientôt tu partiras, tu quitteras cette ville, Tunis, ma ville qui t’a donné la paix, la force aussi, je crois… Tu es une nomade… Tu rencontreras un étranger, il ne sera pas étranger au pays de ta vie, l’Algérie, il ne sera pas étranger à l’Islam, tu l’aimeras comme ton âme et il t’aimera…» (p.24).

R.D.
www.rafikdarragi.com

Œuvres d’Isabelle Eberhardt :

Le Trimardeur (Roman), Fasquelle, Paris, 1922
Ecrits sur le sable (t. 1) (Récits), Grasset et Fasquelle, 1988
Ecrits sur le sable (t. 2) (Récits), Grasset et Fasquelle, 1990
Lettres et Journaliers (Lettres), Actes Sud, 1992
Dans l’ombre chaude de l’Islam (Récits), Actes Sud, 1996
Yasmina et autres nouvelles algériennes (Nouvelles), Liana Levi, 1998

Notes de route. Maroc - Algérie - Tunisie (Récits), Actes Sud, 1998
Ecrits intimes. Lettres aux trois hommes les plus aimés (Lettres) - Payot, 1998
Un amour d’Algérie (Nouvelles), Editions Joelle Losfeld, Paris, 1998
Ecrits intimes (Correspondance), Editions Joelle Losfeld, Paris, 1998
L’Ecriture de sable (Récits), Editions Barzakh, Alger, 2002
Au pays des sables (Nouvelles), Editions Joelle Losfeld, Paris 2002
Sud Oranais (Journal), Editions Joelle Losfeld, Paris 2003

Ouvrages sur Isabelle Eberhardt :

Catherine Stoll-Simon, Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt,Tarik Editions, 2006
Edmonde Charles-Roux, Nomade j’étais, les années africaines d’Isabelle Eberhardt (Biographie) - Éditions Grasset, Paris, 1995
Mohammed Rochd, Isabelle Eberhardt, le dernier voyage dans l’ombre chaude de l’Islam (Essai) - ENAL, Alger, 1991
Annette Kobak, Isabelle Eberhardt. Vie et mort d’une rebelle (Biographie) - Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1988
Simone Rezzoug, Isabelle Eberhardt (Recueil) - Éditions OPU, Alger, 1985.

 

 

 

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