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Vient de paraître ( La Presse Littéraire du 27 Avril 09)

Ut pictura poesis

La figure du monde. pour une histoire commune de la littérature et de la peinture, de Annie Mavrakis

Dans L'art poétique de Horace, un simple vers (le vers 361) «ut pictura poesis erit» (Une poésie sera comme une peinture) s'est transformé au cours des siècles en une véritable injonction invitant le poète  à imiter la peinture. Faut-il l'avouer ? C'est une tâche ardue que peu d'écrivains accomplissent avec bonheur.

En effet, comment croire que la narration  puisse suppléer le visuel, transcrire le sublime ? Rendre par la plume la beauté d'une peinture est toujours une gageure. On se réfère souvent à cet égard aux écrits de Diderot, de Balzac, de Zola ou de Proust. On peut citer  aussi, plus proches de nous, des œuvres marquantes, comme celles de Yves Bonnefoy. Mais comme elle se trouve à la croisée de plusieurs disciplines,  la littérature a tout naturellement fini par dominer la peinture.
Cette ‘‘dominance'' de la littérature, on le devine aisément, n'est pas pour plaire aux peintres eux-mêmes. Le pinceau, affirment-ils, est plus puissant que la plume car si cette dernière s'adresse à l'esprit, le pinceau, lui, s'adresse non seulement aux sens mais aussi à l'esprit, de sorte que le tableau peut devenir un «lieu de la perte et de l'affirmation du réel» si l'on en croit Yves Bonnefoy (L'Improbable, p.43) D'où cette tendance à l'émancipation de plus en plus visible dans les peintures modernes.
Dans la collection «Littératures comparées» des Editions de L'Harmattan, un livre qui vient de paraître traite de cet interminable débat. Ecrit par une universitaire, Annie Mavrakis, il se présente comme un travail scientifique mais aussi comme une plaidoirie en faveur d'une fusion des arts.
Axée sur la dissymétrie entre les deux domaines,  la première partie, intitulée, «Avatars de l‘‘ut pictura poesis''» retrace l'histoire de la domination de la littérature à travers les tentatives d'artistes reconnus de mettre en cause cette domination. Parmi eux, Léonard de Vinci qui écrivait dans ses Carnets (227) : «Vous avez mis la peinture au rang des arts mécaniques. En vérité, si les peintres disposaient des mêmes moyens que vous pour célébrer leurs propres œuvres, je doute qu'elles eussent encouru le reproche d'une épithète aussi vile.»

L'intellect pour apprécier…

Selon Léonard de Vinci, si la littérature est un art libéral, elle n'est pas pour autant supérieure à la peinture, «petite-fille de la nature et parente de Dieu», dans la mesure où, par  le biais d'un travail manuel, toutes les deux ne sont qu'un enregistrement de … «ce qui est issu de l'esprit». Soucieux de la traduction directe du visible, Vinci ajoute : «L'œil, appelé ‘‘fenêtre de l'âme'', est la principale voie par où notre intellect peut apprécier pleinement et magnifiquement l'œuvre infinie de la nature». Par conséquent, la peinture, à la fois «science» et philosophie, surpasse de loin cet art «libéral»qu'est  la littérature.
Plus étoffée, la deuxième partie apparaît comme la «substantifique moëlle» de l'œuvre. En évoquant la résistance des «gardiens de la doxa» devant la poussée de la peinture moderne, en soulignant adroitement  ce qui leur manque le plus, c'est-à-dire «la capacité de s'adresser directement à l'esprit à travers des images matérielles…(p.106), l'auteure dévoile l'ambition secrète des écrivains de percer enfin «le mystère de la peinture», l'art de «toucher les choses dans leur épaisseur, dans leur être.» (107). Tâche ardue, hors de portée de l'écrivain rêvant de peinture et de mise en abyme, mais souvent réduit à faire appel à l'imagination et à la sensibilité du lecteur chaque fois qu'il désire renoncer au plausible et décrire l'invisible.
Mais dans cette deuxième partie, il est également question du «roman du peintre» (p.111), signe prémonitoire d'une autodestruction, nécessitant, selon certains auteurs, «un ancrage dans la fiction» (p.111).  
La troisième partie, reprenant le titre de l'étude, «La Figure du Monde», se veut une conclusion, mais aussi une plaidoirie pour une «histoire commune». Certes, le débat reste ouvert, car bien que les libertés prises par les peintres modernes rendent ce but de plus en plus hypothétique, l'auteure rend hommage aux écrivains qui croient encore à l'antique «ut pictura poesis», à ce rêve de fusion des arts :
«Plus dialecticiens que bien des peintres, les écrivains nous font donc comprendre par leur vigilance que les voies à sens unique de l'autonomie et de la pureté sont décidément des voies sans issue.» p.282
Il n'en demeure pas moins que la vérité dans ce cas reste insaisissable. C'est elle qui commande l'effort et, par conséquent, c'est finalement à vous, et à vous seuls, qui lisez le poème, à vous seuls, qui contemplez le tableau que revient le droit de trancher.
Précisons, pour finir, que cette étude magistrale, qui comprend des articles remaniés parus dans la revue Poétique, contient un index et une bibliographie.

R.D.

 La Figure du monde, pour une histoire commune de la littérature et de la peinture, de Annie Mavrakis L'Harmattan, 304 pages.

 

 

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