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L’amour réciproque

Poésie

Jad Hatem est professeur de philosophie et de littérature à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Parmi ses nombreuses publications, citons en particulier: La Femme nodale : Thomas Mann et Daniel Cohen (L’Harmattan); La Quête poétique de Nadia Tuéni, Beyrouth, éd. Dar An-Nahar, 1987; Yahya Ibn Adî wa tahdhîb al-akhlâq, Beyrouth, Dar el-Machreq, 1987; Au sortir du visage (poésie), Paris, Cariscript, 1988; Mal d’amour et joie de la poésie selon Majnoun Leyla et Jacques Jasmin (Quesseveur), 2000; Hallâj et le Christ, Paris, L’Harmattan, 2005, ou encore Phénoménologie de la création poétique, Paris, L’Harmattan, 2008. Il vient de publier récemment une œuvre magistrale : La poésie de l’extase amoureuse : Shakespeare et Louise Labé. Orizons (Paris). On peut, à juste titre, se demander s’il est pertinent de comparer deux figures littéraires aussi opposées que Shakespeare et Louise Labé. En effet, malgré sa vaste culture, cette dernière n’a pas été aussi prolifique que le barde anglais. Son œuvre poétique paraît plutôt mince : Débat de Folie et d’Amour, inspiré en partie par l’Eloge de la Folie d’Erasme, trois élégies et vingt-quatre sonnets inspirés par les Héroïdes et les Métamorphoses d’Ovide, c’est-à-dire 662 vers en tout. Mais comme ce professeur libanais avait déjà publié, entre autres, L’Etre et l’extase. Sur trois poèmes de Hokushi, Forthomme et Mambrino (Paris, Cariscript) en 1994 puis Mal d’amour et joie de la poésie chez Majnoun Layla et Jacques Jasmin, déjà cité plus haut, on peut affirmer, sans trop se tromper, que ce thème (la dialectique de l’extase amoureuse) et cette méthode d’approche (la méthode comparatiste) lui sont plutôt familiers. Il faut souligner, d’autre part, que les sonnets de Shakespeare ont fait couler beaucoup d’encre et offrent donc ample matière à réflexion. Dans ce nouvel ouvrage, Jad Hatem s’est longuement penché sur la dialectique de l’extase amoureuse, "le don du corps qui est don d’âme" (p.177). Les premiers chapitres, notamment, Chapitre III («l’ascension vers la double vie») et Chapitre IV («L’amour mis en croix»), sont consacrés à la corrélation existant entre «l’amour médial», l’identification à l’aimé et l’ inter-immanence. La deuxième partie du livre traite, à travers deux sonnets : le sonnet XVIII, de Louise Labé (chapitre III) et le sonnet XLII, de Shakespeare (chapitre IV). Plus connu sous l’appellation «le sonnet des baisers», l’œuvre de la Lyonnaise traite de l’amour de réciproque délectation sous ses deux faces : la jouissance et la douleur, et sous ses deux processus : l’attente et la fatalité : " A mon sens, le sonnet XVIII marque le degré suprême de l’accomplissement dans l’identité amoureuse, et comme tel, il commande le mouvement global des poésies de la Lyonnaise comprises comme une ascension extatique (plutôt que parcours romanesque qui relève de l’anecdotique)".(p.158) «J’ai deux amours…» Homme d’une vaste culture, Jad Hatem a tout naturellement recours à la méthode comparatiste. Cette technique, de valeur très discutable lorsqu’elle ne pénètre pas assez dans les tréfonds de la pensée, se révèle, dans ce cas, très pragmatique. D’ailleurs, dans son ouvrage Extase cruciale et théophorie chez Thérèse d’Avila (Paris, L’Harmattan, 2002), il avait pris soin, en avant-propos, de justifier son recours à cette méthode: " Le rigoureux déploiement du concept d’extase sans dieu que je mets en œuvre a nécessité une confrontation avec Grégoire de Nysse et Emmanuel Lévinas. Des prolongements de la problématique ont requis une comparaison avec Ibn Arabi et Attar". Pour illustrer ses dires, l’auteur n’hésite pas, le cas échéant, à se référer à des auteurs aussi éloignés l’un de l’autre comme Ficin pour l’amour réciproque ou René Girard pour la théorie du mimétisme du désir (Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, 1961). A vrai dire, les rapprochements jaillissent à tout bout de champ, souvent justes et lumineux. Ainsi en est-il, par exemple, du premier vers du sonnet CXLIV de Shakespeare :"J’ai deux amours- de réconfort et de désespoir", qui lui inspire cette riche association d’idées: Le premier vers annonce une diffluence simple qui acquiert bientôt une coloration comme venue du Lys dans la vallée où les deux femmes pour lesquelles Félix de Vandenesse éprouve simultanément de la passion méritent des qualificatifs de valeur opposées :"J’aimais un ange et un démon". Les choses ensuite gagnent en complication.» (p.182) Mais les sonnets reflètent-ils vraiment Shakespeare, l’homme, comme Jad semble l’affirmer ? Furent-ils écrits pour exprimer un drame personnel ? Peut-être serait-il hasardeux d’avancer une réponse. Et cependant l’affirmative ne pourrait-elle pas expliquer, au moins en partie, cette fascination, sans doute inavouée, qu’exerce le barde anglais sur tous les esprits, depuis des siècles ? La poésie de l’extase amoureuse : Shakespeare et Louise Labé est un livre à lire et à relire. A signaler, en particulier pour nos lecteurs anglicistes, les deux appendices portant sur la distinction coleridgienne entre «fancy» et «imagination» et la traduction du poème «L’extase» de John Donne.

 

Rafik DARRAGI

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La poésie de l’extase amoureuse, Shakespeare et Louise Labé de Jad Hatem, Orizons, 216 pages.

 

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