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Critique littéraire :

La Presse Littéraire (lundi 04 décembre 06)


Cette notion d’espace littéraire…

Parmi les effets de la mondialisation, on cite volontiers aujourd’hui le développement des études post-coloniales, et les nombreuses réflexions qu’elles suscitent sur la francophonie, sa raison d’être et son rôle dans la construction des identités individuelles et collectives.
Pour souligner ce fait littéraire, les Editions l’Harmattan viennent de publier un ouvrage collectif intitulé Francophonie littéraire du Sud, un divers singulier, sous la direction de Najib Redouane. Ce dernier, enseignant aux USA, a déjà dirigé plusieurs ouvrages collectifs, notamment sur le Maghreb ( Tahar Békri, 2003 et Malika Mokeddem, 2003).
Nombreux sont les écrivains francophones étudiés dans ce nouvel ouvrage. Parmi les Africains, nous trouvons : Mango Béti et Aminata Sow Fal; les Antillais: Justin Lhérisson, Aimé Césaire, René Depestre, Edouard Glissant et Ernest Pépin ; enfin parmi les Maghrébins : Rachid Mimouni, Assia Djebar et Abdelhak Serhane. C’est dire une large fresque de la francophonie littéraire, dans sa singularité et sa diversité.
Dans sa singularité d’abord puisqu’il s’agit d’une culture nationale spécifique, se référant à une réalité qui est, elle aussi, spécifique. Certes, le risque est grand dans ce cas de s’attarder sur les différences plutôt que sur les confluences, mais l’œuvre écrite n’étant pas «intemporelle», comme l’affirme Bernard Mouralis, cité par N. Redouane, les écrivains africains, par exemple, «mettent en scène un univers précis et concret que le lecteur peut facilement identifier et dans lequel il retrouve les principaux traits qui caractérisent la situation de l’Afrique sur le plan politique, social, historique et culturel» (p.14).

Quête identitaire

De ce fait, pour témoigner de la spécifité culturelle africaine, le célèbre écrivain camerounais Alexandre Biyidi-Awala, plus connu sous le pseudonyme de Mongo Béti, n’hésite pas, en 1978, à affirmer sans ambages: «Jamais je n’ai été invité, depuis vingt ans, à aucun débat, à aucune table ronde sur la littérature négro-africaine de la francophonie… Mis en quarantaine, je ne peux donc contribuer à l’éclairage de mes propres œuvres. En somme, je suis spolié de ma propre création» (p.62).
Plus que l’héritage colonial commun c’est, précisément, cette exaltation de la spécificité africaine, la revendication de la négritude qui a inspiré le Cahier du retour au pays natal d’Aimé Césaire puis les signataires antillais de l’Eloge à la créolité.
Mais aux Antilles, cette spécificité, la quête de la «créolité», prend une autre coloration; elle signifie une rupture totale, d’abord avec ce qui déterminait essentiellement la francophonie, c’est-à-dire l’héritage colonial. Lorsque des auteurs comme Jean Barnabé, Rafaël Confiant et Patrick Chamoiseau déclarent : «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles», la cause est entendue.
Ensuite la valeur incitatrice de la créolité va plus loin encore, jusqu’à devenir «un cannibalisme littéraire» subversif, qui désigne, selon Birgit Oberhausen, «de manière tout à fait appropriée le projet esthétique d’une nouvelle production littéraire antillaise qui se conçoit comme une rupture avec la tradition littéraire des békés, mais également avec l’écriture doudouistes» (p.140).
Au Maghreb, la spécificité découle, elle également, d’une quête de l’identité, la remise en cause par «des écrivains longtemps étouffés», des valeurs culturelles inculquées par le fait colonial « tout en se situant, précise R.Redouane, par rapport à leur temps, à leur milieu et à leur groupe ethnique berbère, judéo-sépharade ou arabo-musulman. » (p.25). Mais même au Maghreb, la perception de la différence existe comme le rappelle Jacques Noiry: «Depuis une trentaine d’années, ‘‘l’évolution souvent divergente’’ de chacun des pays du Maghreb nous inviterait plutôt à parler maintenant, au pluriel, des littératures marocaine, algérienne ou tunisienne de langue française» (p.27).
Mais paradoxalement, cette spécificité particulière à cette diaspora de la francophonie souligne aussi son extrême diversité. Ayant la langue française en partage, elle peut s’enorgueillir d’offrir, de par le monde, une culture transnationale riche et variée, perméable à souhait. Plus qu’un instrument de communication, la langue française devient, comme chez l’auteur du Fleuve détourné et de Tombéza, par exemple, un instrument de combat pour le bien-être de toute l’humanité. Dans un article lumineux consacré à Rachid Mimouni, R. Redouane analyse le constat amer mais lucide d’un intellectuel engagé, qui persiste et signe, convaincu que «la tolérance, au sens moderne, doit être entendue comme le respect absolu de l’autre dans toutes ses différences. Elle est la condition qui nous permet de cohabiter en harmonie, sinon en symbiose, sur cette planète si souvent tourmentée » (p.231).
Certes, la notion d’espace littéraire pose problème. Vouloir circonscrire strictement cet espace est une gageure. Maurice Blanchot l’avait lié, dès 1955, à "la condition d’absolu", reflétée par l’œuvre elle-même. C’est qu’il importe de tenir compte d’une multitude de facteurs aussi bien internes qu’externes. L’espace littéraire offre de multiples perspectives. Outre les aspects historique, sociologique, esthétique, politique, ou encore éthique propres à l’œuvre, il faut également considérer la perméabilité due à la globalisation, voire à l’intertextualité qui sous-tend toute lecture. Bien que ces considérations sur la notion d’espace littéraire aient été, dans l’ensemble, occultées, les différentes contributions de cet ouvrage contribuent néanmoins à l’éclairage et à la réévaluation de plusieurs œuvres significatives. Elles sont bien écrites et ne se recoupent pas.

R.D.

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Francophonie littéraire du Sud, un divers singulier (Afrique, Maghreb, Antilles), sous la direction de Najib Redouane, Editions l’Harmattan, 286 pages.

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