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Un cheminement ardu :
La Presse de Tunisie (page littéraire)
du lundi 3 novembre 2008
Bacima Ajjan-Boutrad est une Syrienne native de Lattaquié, auteure d’une thèse de doctorat intitulée Les Personnages dans l’œuvre de Julien Green, soutenue en 1999 à l’université de Toulouse-Le Mirail. Elle vient de publier aujourd’hui chez Actes Sud/Sindbad un autre ouvrage universitaire : Le sentiment religieux dans l’œuvre de Naguib Mahfouz.
Faut-il le souligner ? Peu d’études exhaustives ont été consacrées jusqu’ici à ce thème pourtant central qu’est le sentiment religieux dans l’œuvre de Naguib Mahfouz. On sait combien le souci religieux, les méditations sur Dieu, sur la mort et sur l’existence humaine se retrouvent en filigrane dans presque tous ses romans, même si l’étiquette d’antireligiosité n’a commencé à lui être attribuée qu’à la suite de la réédition de son roman, sans doute le plus représentatif, Les Fils de la Médina, un roman pourtant applaudi par l’opinion laïque en général mais dénigré et honni par les extrémistes islamistes. On connaît les conséquences des menaces qui furent alors proférées à l’égard du Prix Nobel de littérature 1988: il fut lâchement poignardé par derrière en pleine rue.
Bacima Ajjan-Boutrad est, à notre connaissance, la première a avoir fait du sentiment religieux chez Naguib Mahfouz le thème d’une œuvre scientifique. Expliquant son but et ses méthodes d’analyses littéraires elle écrit:«La lecture qui sera proposée ici de Naguib Mahfouz se veut axée sur le souci religieux qui domine ses écrits et dont l’emprise sur son œuvre comme d’ailleurs sur notre présent est peut-être plus puissante que l’on ne croit en dépit des grands courants philosophiques et littéraires de positivisme et de post-positivisme, de nihilisme ou d’humanisme qui caractérisent la conscience universelle des temps modernes.» p.37
Divisé en trois grandes parties, le livre brasse une multitude de sujets, explorant avec minutie les grandes périodes de créations littéraires et les orientations variées mais distinctes, qui ont émaillé le parcours de Naguib Mahfouz, en particulier la longue période «réaliste» où le célèbre romancierr fit feu de tout bois — Le Nouveau Caire date de 1945 et Le voleur et les Chiens, de 1962 — ou, encore, récemment, la période «philosophique» ponctuée par d’innombrables récits et nouvelles.
Des gens ordinaires
Les options idéologiques ou religieuses de Naguib Mahfouz ont donné lieu à de multiples interprétations diverses et parfois discordantes. A-t-il été communiste, agnostique, athée ou encore conservateur ? Il est certain que cet auteur puise directement dans le monde qui l’entoure; il peint des scènes et des personnages pleins de vie, qui descendent tout droit des bords du Nil, faisant ainsi revivre les quartiers du vieux Caire, les ruelles et les impasses de Gamaliya, d’Al-Hussein, ou d’Abbassia. L’administration, avec la rue et le café, a été sa source d’inspiration intarissable. Il y a servi pendant trente-sept ans; en revanche, elle lui a fourni une galerie de portraits dont l’archétype est certainement Othmân Bayyoumi. Le personnage central de Son Excellence (Hadhrat al-Muhtarâm), dont la carapace de fonctionnaire droit et intègre se lézarde peu à peu, se révèle en fin de compte non pas un héros stoïque, fidèle jusqu’au bout à sa profession de foi, mais un antihéros, pétri de contradictions :
«…L’homme que nous décrit l’œuvre de Mahfouz se trouve défini par une aliénation qui fait de lui un être incomplet et sans cesse en quête de lui-même. Par des actes, des réflexions et des discours régénérés par la négation et l’interrogation, il tente de dire l’inconnaissable qui le hante. Au milieu d’interminables paradoxes, sa réalité intégrale se nourrit du constant sentiment qui fait de tout chemin pris un chemin vers Dieu». (p.305)
Par conséquent, la propension de certains critiques à appréhender l’homme et son œuvre comme un tout est une erreur que Bacima Ajjan-Boutrad a su éviter. Avec finesse, elle esquissa même un retour à l’arrière-plan qui lui permit de mettre en évidence les concepts propres à Naguib Mahfouz, notamment son recours au concept de «fitra», en tant que nature originelle ou innée, pour expliquer le sentiment religieux ; une démarche, à vrai dire, indispensable à la compréhension du sujet. En effet, négliger l’arrière-plan politique, religieux ou social des œuvres de Naguib Mahfouz, c’est dissocier le sentiment religieux de la vie quotidienne et nier son influence sur l’écrivain et ses créations littéraires.
Il n’en demeure pas moins vrai cependant que pour rendre compte de la subtile gradation dans les divers états d’esprit des personnages, il ne faut surtout pas se couper de la réalité. Or évoquer la réalité socio-politique de l’Egypte de l’époque, comme l’a fait Naguib Mahfouz, n’était pas sans danger. Témoin de son temps, l’auteur, on le sait, avait pris des risques considérables. D’où cette technique narrative prudente qu’on lui connaît, cette attitude ambiguë qui s’accommode de toutes les interprétations possibles, mais aussi ces subtils coups de pinceau qui laissent habilement entrevoir la trajectoire finale.
On aura probablement du mal, ayant lu cet ouvrage de Bacima Ajjan-Boutrad, à se rappeler les «innombrables vies» de Naguib Mahfouz, pris dans les rets de la littérature, mais on aura percé, comme l’auteure, «le secret de Mahfouz qui consiste…à s’en tenir à l’évidence de ce sentiment (religieux) saisi à sa source, la «hanifiyya», si l’on veut, mais non pas une ‘‘hanifiyya’’ qualifiée par une religion précise, un sentiment religieux ‘‘brut’’ à la manière d’un diamant…» (p.10)
«L’art religieux est parfois excellent, parfois atroce…Pour l’artiste dans l’exercice de sa profession, la religion est importante parce qu’elle lui offre une grande richesse de sujets intéressants et de nombreuses occasions d’exercer son talent. Elle n’a que peu ou point d’influence sur la qualité de sa production. L’excellence d’une œuvre d’art religieux dépend de deux facteurs, dont ni l’un ni l’autre n’a rien à voir avec la religion. Elle dépend primordialement de la présence chez l’artiste, de certaines tendances, de certaines sensibilités, de certains talents ; et, subsidiairement, elle dépend de l’histoire antérieure de l’art qu’il a choisi, et de ce qu’on peut appeler la logique de ses rapports formels».
C’est cette réflexion du philosophe Aldous Huxley sur l’art religieux qui semble avoir balisé le cheminement de Bacima Ajjan-Boutrad. Elle le cite d’ailleurs en note (p.344). Un cheminement, certes très ardu, mais qui lui donne la possibilité d’agir selon sa vocation même, et de souligner par une subtile analyse littéraire interposée le profond sentiment religieux qui n’a cessé d’animer le lauréat arabe du prix Nobel 1988.
Rafik DARRAGI
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Le sentiment religieux dans l’œuvre de Naguib Mahfouz, de Bacima Ajjan-Boutrad Actes Sud/ Sindbad, 368 pages
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