Unanime, le peuple s’était dressé contre ce
mariage. Arabes, chrétiens ou juifs, tous redoutaient Egilona. N’avait-elle pas
porté les armes contre eux ? N’avait-elle pas incité Roderick à les attaquer .
Enflammé ses troupes contre T’arîq ? Lorsque la rue appris qu’elle était
d’origine berbère les méchantes langues redoublèrent d’ardeur. Ne méritait-elle
pas, par conséquent, la mort, comme tous les disciples du renégat Salhi, leur
chef militaire et leur soi-disant prophète, cet imposteur qui avait commis le
cirme ô combien abominable, de rédiger un nouveau Coran en langue berbère et
d’appeler Allâh, Yaruch ?
Ils ont dit...
Mounira
Aouadi, La Presse de Tunisie du 18/11/02
Celle qui aimait "Eschyle et Aristophane "
… Au commencement du VIIe siècle , ayant attisé l'hostilité des évêques et de
l'aristocratie, la trahison du comte Julien ouvrit la péninsule aux Arabes et la
bataille de Xérés(711) fit de leur royaume une province arabe. C'en était fini
des Wisigoths ! Rafik Darragi dans Egilona, la dernière reine des Wisigoths en a
décidé autrement.
…Egilona, la dernière reine des Wisigoths, épouse de Roderick,
" Dernier rempart contre les Arabes ", mais dont les écarts de conduite
sonnèrent le glas de leurs espérances, devint celle de l'émir Abd-el-Aziz, fils
de Muça Ibn Nûçaïr, dont le propre père, Nûçaïr, était chrétien : " Il lisait
tranquillement le Nouveau Testament dans la petite église de Ayn al-Tamr lorsque
les troupes de Khalid Ibn al Walid firent irruption et l'emmenèrent prisonnier.
"
Un amour né dans la haine pourra-t-il s'épanouir et survivre à toutes les
trahisons, toutes les secousses d'un monde en changement ? Pourra-t-on se fier à
une reine catholique devenue princesse musulmane et qui, même si elle appréciait
la délicatesse, la politesse, l'extrême raffinement des Arabes, n'en nourrissait
pas moins une rancoeur tenace envers ceux qui avaient décapité le père de ses
enfants et envoyé la tête, embaumée dans du camphre, au calife à Damas ?
Quelle est donc cette tendresse que nous avons brusquement pour elle ? Egilona
est une femme avisée et décidée et cela nous plaît, " femme guerrière qui se
targuait, du temps où elle était toute puissante, d'être une nouvelle amazone,
une seconde Deborah, n'hésitant pas à prendre les armes contre les envahisseurs
arabes ", une femme cultivée qui lisait Les Guêpes d'Aristophane - critique de
la justice athénienne - et Les Perses d'Eschyle pour sa modération qui est le
fondement même de la morale athénienne.
Etait-elle réellement d'origine berbère, de " la tribu des Baranîs installés au
maroc, dans le Rharb, la riche vallée du bas Sébou ? Devait-elle épouser un
prince de Tunis ", celle qui, inconsciemment, ne veut pas répudier son passé ?
Poignante Egilona qui se revoit enfant en compagnie de sœur Mathilde, puis
séduisante et bafouée par le beau Roderick, veuve ensuite et tout de noir vêtue,
se prosternant devant Muça Ibn Nûçaïr, pendant qu'elle résumait à son prince
arabe Les Perses d'Eschyle qui lui servait de prétexte à d'énormes discussions
où tout déferle, la politique, les religions, les croyances…Permettant du coup,
à Darragi et, par ricochet, au lecteur, de revisiter le passé et de retrouver
des parfums oubliés.
Tarîk Ibn Ziyad, le valeureux combattant berbère avait-il dérobé la table de
Salomon, l'Arche des Evangiles ? Etait-il cet homme cynique, cet intrigant qui
provoqua la perte de Mûça Ibn Nûçaïr ? Quelle est la part du vrai et du faux
dans ce roman historique aux nombreux rebondissements ? Celle que tout le peuple
récuse, " Arabes, Chrétiens ou Juifs, tous redoutaient Egilona ", avait-elle
comploté et pris part à la fin tragique d'Abd-el-Aziz ? Dans l'oubli de
soi-même, prisonnière de son destin, sans échappatoire, aurait-elle
définitivement scellé son sort à celui de son prince ? Le meilleur ami d'Abd-el-Aziz,
H'abib Ibn Abî Ubaîd al-Fehri, avait-il, sur ordre du calife, exécuté la
sentence ? N'était-il pas amoureux fou d'Egilona ? Oscillera-t-il longtemps
entre le 'makrûh', " ce mal redouté " et le 'matlub', " ce bien recherché " ?
Vous saurez tout en lisant ce roman palpitant, plein d'enseignements, qui
titille des souvenirs lointains. Vite, nos livres d'histoire.
Fiche
du livre:
Titre:
Le Faucon d'Espagne (La
dernière reine des Wisigoths)
L'histoire des Perses commence le jour où
Zeus accorde à Médos le droit de régner sur toute l'Asie nourricière.
- Zeus ? C'est qui déjà ?
Egilona leva la tête et regarda 'Abd al-'Azîz, l'air étonné.
- Oh, ! Tu exagères ; je te l'ai déjà dit ! Je t'ai bien parlé hier de
la mythologie grecque, l'histoire des dieux grecs. Tu ne t'en souviens
plus ?
-Si, si, je me souviens maintenant de ce nom. Je me rappelle surtout de
…Aphro... Oui.... Aphrodite, la belle déesse.
- Oui, je vois…
Un sourire malicieux sur les lèvres, 'Abd al-'Azîz reprit :
-Si Zeus est grec, comme tu dis, pourquoi est-il le Dieu des Perses ? Ta
pièce parle des Grecs ou des Perses ?
-C'est la même chose, puisque c'est un Grec, Eschyle, qui a écrit la
pièce. Tu veux que je te continue cette histoire, oui ou non ?
-Mais bien sûr ; je t'écoute. Je voulais comprendre, c'est tout.
Rassurée, la jeune femme lui fit un beau sourire ; d'un geste gracieux,
elle posa son coude sur un petit oreiller en soie rouge, releva ses
beaux cheveux noirs en arrière, et d'une voix douce, reprit son histoire
:
- Médos devient ainsi le premier chef du peuple en armes. A sa mort, son
fils prend la relève.
-Il s'appelle comment ?
-Qui ? Le fils de Médos ? Je ne sais pas. Il n'est pas mentionné ici.
D'un geste fébrile, la jeune femme feuilleta quelques parchemins
éparpillés autour d'elle, sur le lit.
-Non, je ne trouve rien… Je continue quand même …Les Perses eurent
ensuite Kyros. Il fut un roi très populaire, un héros pacificateur, béni
des dieux pour sa sagesse.
- Ces gens étaient des païens. Il n'y a qu'un seul dieu .
- Tu crois vraiment que je l'ignore ? Laisse-moi continuer, veux-tu ?
'Abd al-'Azîz sourit. Sa jeune femme, apparemment, commençait à perdre
patience. Il décida de faire un effort pour se concentrer et ne plus
l'interrompre. Il n'était pas venu, après tout, en pleine matinée, dans
ce petit boudoir si douillet pour discuter de l'histoire des Perses ou
des Grecs, mais bien pour se détendre auprès d'elle, écouter son
gazouillis joyeux, la contempler à loisir. Il aimait tant la regarder,
en silence, immobile. Les affaires de l'état attendront un peu.
-Le fils de Kyros devient, après la mort de son père, le quatrième chef
de l'armée. Lui non plus, je ne connais pas son nom, mais passons… Son
fils s'appelait Mardis ; il fut tué et remplacé par Artaphrénès.
-Arta… Comment ? Excuse-moi ; ils sont tellement étranges, ces noms !
-Artaphrénès... C'est vrai, c'est difficile à retenir. Mais, vois-tu, il
s'agit d'un autre pays, d'une autre civilisation tout à fait différente
de la tienne. Cette liste est fastidieuse, mais elle est nécessaire ;
chaque roi avait son propre caractère, sa propre conception du pouvoir ;
en les comparant, le lecteur peut saisir les différences, les nuances...
Avoir son idée sur le personnage... Je te disais donc…Après Artaphrénès,
vient ensuite Darios. Celui-là était célèbre parce qu'il avait entrepris
d'innombrables campagnes militaires… Remarque, son nom est plus facile à
retenir.
Egilona demeura un instant songeuse, puis sans regarder le jeune homme
allongé devant elle et qui l'écoutait maintenant sagement, elle murmura,
presque à elle-même :
-L'issue de ces guerres n'était pas toujours heureuse. Darios avait fait
souffrir son peuple pour une gloire éphémère, tout à fait personnelle.
C'est stupide, non ?
Après un silence, et constatant qu'elle ne recevait pas de réponse, elle
releva la tête. 'Abd al-'Azîz avait mis un coussin sur son visage ;
seule émergeaient ses cheveux abondants et bouclés.
-Tu m'entends ?
-Bien sûr ! Continue !
Le ton anormalement sec, incisif, la surprit. Certes, elle savait fort
bien que le jeune émir n'avait pas le tempérament fougueux d'un guerrier
; il lui avait déjà avoué ne pas aimer la guerre ; mais pourquoi
refusait-il d'en discuter ?
Quelque peu décontenancée, elle reprit son histoire d'une voix haute et
rapide comme si elle craignait, cette fois, d'être interrompue:
- Néanmoins, il laisse à sa mort un vaste empire à son fils, Xerxès. Ce
dernier, poussé par les sarcasmes de certaines personnes mal
intentionnées qui lui reprochent son pacifisme, tente d'égaler les
prouesses guerrières de son père. Mais Xerxès offense les dieux par son
audace ; il envahit la terre grecque, dépouille les statues des dieux,
incendie les temples et les images divines. Zeus, en dieu vengeur, le
punit. Prise au piège, la formidable armée de Xerxès est complètement
anéantie; la débâcle inattendue de l'armée navale a perdu l'armée de
terre... Eschyle escamote ici les détails de cette bataille…Il n'était
pas le grand stratège…Ses préoccupations étaient autres… En fuite,
Xerxès, rempli de douleur, se retourne contre lui-même et déchire ses
vêtements royaux.
Egilona s'arrêta de parler et fixa 'Abd al-'Azîz :
- Voilà brièvement l'histoire des rois perses; elle est bien triste,
n'est- ce - pas ?
L'émir lui esquissa un léger sourire et hocha la tête. Il ne voulait pas
parler, afin de ne pas rompre le charme de ce beau moment; car il se
rendait compte qu'il était bel et bien sous le charme de cette femme. Il
aimait cette voix mélodieuse et douce qui résonnait comme une musique
céleste à ses oreilles. Pourtant cette histoire des Perses commençait à
lui déplaire ; un instant il soupçonna Egilona d'avoir une idée derrière
la tête. Pourquoi, de toutes les pièces d'Eschyle avait-elle choisi Les
Perses ? Elle est si tragique, cette histoire! Une kyrielle de victoires
et de défaites, du sang, des hécatombes. Cherchait-elle à établir une
comparaison avec l'histoire des Arabes pour l'intimider ? 'Abd al-'Azîz
préféra se taire et garder une attitude prudente.
-Mais la pièce est tout autre, reprit Egilona sans le regarder, l'auteur
a son idée là-dessus ; il n'ignore pas que les dieux grecs ont leur
propre déesse de la guerre, Minerve, et c'est pour cela, précisément,
qu'il n'insiste que sur les conséquences désastreuses des conflits
militaires : les morts, les souffrances et les lamentations. En tant
qu'écrivain, il se doit de traiter les préoccupations collectives de
l'heure. II veut dissuader les gens de s'entre-tuer. C'est évident.
Vous, les nouveaux maîtres de ce pays, vous serez bien inspirés de
suivre ses conseils.
-Ah ! Pourquoi donc ?
-Vous êtes en perpétuel état de guerre.
-C'est exact ; nous sommes toujours en état de guerre. Tu as raison.
Remarque, je n'ai pas manqué de faire le lien avec ton histoire. Tu as
voulu me la lire pour cela ?
Egilona le regarda l'air amusé puis hocha la tête.
-Non, sincèrement ; j'aime Eschyle ; c'est une pure coïncidence.
- Maintenant que tu es ma femme, il ne faut surtout pas que tu te
trompes sur les raisons qui nous poussent, nous, à la guerre. Ce n'est
pas par esprit de conquête ; pour la gloire et les honneurs, tu le sais.
-C'est là le nœud du problème. Tout le monde a ses raisons.
-La guerre sainte est une injonction divine.
-Néanmoins, je pense que toute guerre dépend toujours d'une appréciation
personnelle du droit.
N'a-t-on pas le droit de se défendre, de
défendre sa vie, sa foi, sa fortune, son pays ?
- Si, mais cela reste très subjectif, à mon avis.
- N'as-tu pas été toi-même une femme guerrière, rompue au maniement des
armes ?
-Oui, comme tout un chacun ; j'étais
alors profondément imprégnée par l'enseignement de l'Eglise.
- C'est bizarre ; je n'arrive pas à t'imaginer habillée en amazone,
appelant les
femmes à
s'entraîner au maniement des armes, et parcourant inlassablement
le pays pour nous
bouter dehors !
- En tout cas, il me semble qu'il y a de
cela une éternité. J'étais jeune, si idéaliste ! J'ignorais tout de la
vie.
La première fois où je m'étais déguisée
en amazone, c'était par dépit ou , si tu veux, par provocation. J'avais
lu, quelques jours auparavant ...
Egilona s'arrêta et esquissa un large sourire :
-C'était... Eschyle, oui, toujours lui... Il disait que l'amazone était
" l'ennemie des hommes ". Or, à cette époque-là, Roderick me trompait
honteusement ; j'étais la risée du royaume et je cherchais désespérément
un moyen de me venger ; et comme je ne savais pas comment lui faire
payer les humiliations qu'il me faisait subir, j'avais tout
naturellement songé à me déguiser en amazone pour lui signifier mon
mépris ; puis, peu à peu, je m'étais prise au jeu. Le rôle était
fascinant ! Je m'étais documentée sur le sujet et j'appris que selon la
mythologie grecque, le père des amazones était Arès, le dieu féroce de
la guerre et leur mère la douce Harmonie.
-C'est pour cela que l'amazone fascine et terrorise à la fois !
- Oui, la légende raconte que le fameux Achille, après avoir blessé à
mort la reine des amazones, Penthésiléa, pleura de tristesse à la vue de
la belle chevelure et des beaux traits - jusqu'alors cachés par le
casque- de cette reine guerrière.
-Tu étais devenue une amazone à cause de tes longs cheveux?
-Ne te moque pas de moi, veux-tu ! J'aimais monter à cheval ; et c'était
plus pratique de porter des vêtements masculins. Et puis, vous êtes
venus...
-Tu as voulu nous combattre !
- Je voulais alors imiter la prophétesse Déborah qui délivra Israël du
joug des Cananéens. D'ailleurs, je ne minimise pas mes responsabilités.
Après la défaite et la disparition de Roderick, j'avais cru que mon
heure avait sonné. Je m'attendais à une mort certaine, mais, vois-tu,
c'était alors la panique générale. Tout le monde a été pris de court ;
dans les églises, durant les sermons, on tentait de justifier la guerre
par tous les moyens, à tout bout de champ ; je me souviens que l'évêque
de Tolède ne faisait que répéter la phrase de Saint Augustin : " Si
Dieu, par une prescription spéciale, ordonne de tuer, l'homicide devient
une vertu. "
-'Prescription spéciale' ? Comment le savoir ?
-Je ne sais pas... C'est l'art de la dialectique, je suppose.
-Avoue que c'est vague...'Si Dieu par une prescription spéciale ordonne
de tuer, l'homicide devient une vertu... Tout est dit ... Et pourtant
rien n'est dit. Comment faire pour reconnaître cette prescription sans
se tromper ? Attendre un miracle ? C'est l'exemple typique de la langue
de bois ; parler pour ne rien dire ou ... Non... Parler pour... Comment
dirais-je. ?.. Pour noyer le poisson dans l'eau.
- Il voulait justifier la guerre de religion, tout simplement ; la
logique importe peu.
-Nous, Arabes, nous préférons l'appellation 'guerre sainte', car elle
est la cause sacrée par excellence. Et contrairement à ce que pense cet
auteur grec Eschyle, que tu apprécies tant, elle n'est pas amorale. Nos
places fortes, nos ribats sont des forteresses, mais aussi des retraites
spirituelles car nos soldats ne sont pas des hordes sauvages sans foi ni
loi, comme nos ennemis les imaginent. Quand ils ne sont pas sur le champ
de bataille, ils sont en prière ou en méditation. Il n'en déplaise à ton
auteur, pour nous, la guerre sainte est toujours bénie par Dieu le
Tout-Puissant, et par là même, justifiée envers et contre tout.
-Tiens, tiens…Tu t'enflammes... Tu défends si bien la guerre ! Je ne te
savais pas si belliqueux !
-Comme tout bon musulman, je suis un ardent défenseur de la guerre
sainte. Dans le Coran il est précisé que Dieu accorde sa grâce à ceux
qui ont combattu pour la foi ,mais je suis loin d'être moi-même
belliqueux. D'ailleurs, comme tu le constates, je n'ai pas mené une
seule expédition militaire depuis que j'ai foulé le sol andalous. Et
pourtant tous mes conseillers me pressent de le faire. Lorsque j'étais à
Qaïrawân, c'était toujours mon père ou ses généraux qui partaient
guerroyer. Moi, je vis confiné dans ce palais, en adoration devant toi.
-Je ne te vois pas souvent, pourtant !
-Tu sais pourquoi. J'ai toujours quelqu'un à recevoir, des messages à
lire, des ordres à donner...
-Il n'empêche, pour en revenir à la guerre, qu'elle sert énormément le
Pouvoir. Tu dois l'admettre, toi l'autorité suprême de cette immense
contrée. Je sais, par expérience, qu'elle permet la mainmise totale sur
le pays en mobilisant toutes les ressources, toutes les énergies ; elle
justifie les impôts et les dépenses.
- Mais attention, ce que tu dis là n'est vrai que jusqu'à un certain
point seulement. Tu vois, la guerre a été fatale à Roderick. Il croyait
sûrement que la guerre contre nous mettrait fin à la discorde entretenue
par Witiza, et créerait l'unité du pays.
-Oui, tu as raison. Il pensait que la guerre contre vous mettrait fin à
la voix de la discorde ; l'heure, disait-il, était à l'unité sacrée face
à l'ennemi de Dieu. Je vois que la guerre joue parfois d'étranges tours
à ceux qui n'y prennent pas garde.
-Remarque, ceux qui la critiquent, et ils sont nombreux, pensent souvent
qu'elle est un fléau de Dieu, ou , comme l'a si bien dit un sage, un
huissier envoyé par le Ciel, destiné à suppléer la justice royale, à
châtier les criminels qui échappent à son bras. Paradoxalement, il
semble bien que seule la guerre garantit le cours normal de la société.
-Moi je pense que c'est la paix, plutôt ; l'état de l'homme est la paix.
La guerre ne peut être une fin.
-Je te le concède, l'état de l'homme est la paix, la paix universelle ;
il n'en demeure pas moins vrai que la guerre peut devenir juste si le
but ultime
est d'imposer la vertu et la loi divine. C'est notre démarche, à nous;
notre justification de la guerre sainte.
Egilona ne répondit pas ; elle savait que le terrain de la guerre et ses
implications religieuses surtout étaient plutôt glissants, des sables
mouvants, pleins de traîtrise malgré leur aspects innocents et
bucoliques. Elle pensait, elle aussi, avant la défaite de Roderick, que
la guerre était sacrée, " que le Ciel protégeait le droit " comme ne
cessait de le répéter l'archevêque de Tolède, et pourtant…Qui avait
trahi Roderick ? L'évêque Oppas, lui-même, un homme de religion qui a
pactisé aujourd'hui avec les musulmans…
" Lorsqu'il s'agit de guerre, la théorie du pouvoir divin est à double
tranchant, pensa -t-elle, il suffit qu'un homme d'Eglise assez ambitieux
décrète que le roi auquel Dieu a délégué son pouvoir a failli à sa
mission sacrée, qu'il n'est plus capable de maintenir la paix et la
justice, pour que ce pouvoir lui soit arraché. Pour s'engager dans la
guerre, il faut autre chose que le pouvoir mystérieux, invisible, et par
conséquent inquantifiable de la religion ; il faut tout simplement que
le prince qui décide d'aller en guerre se sente en mesure de s'en sortir
victorieux par ses propres moyens; qu'il évalue intelligemment les
forces en présence avant de s'aventurer, et qu'il assume pleinement la
responsabilité du commandement. En effet, il importe qu'il soit animé de
vertu guerrière et d'esprit de conquête, sûr de vaincre et capable de
faire croire en sa victoire. Où est Roderick maintenant, lui qui croyait
aller à la parade en allant affronter T'arîq ? Un glorieux mort ?
L'idéal du prince chrétien ? "
Egilona esquissa un petit sourire ironique. Combien de fois avait-elle
voulu faire table rase de tout ce passé ! De tous ces souvenirs ! De
tous ces regrets, surtout, qui lui rendaient la vie si amère ! Enfin
oublier tout, et ne se préoccuper que de l'instant présent ! Hélas !
Cela lui était impossible ; au-dessus de ses forces : Le passé ne
cessait de la tarauder, surgissant, tel un fantôme devant elle à tout
bout de champ. Elle soupira et reprit l'histoire des Perses :
- Tu veux que je te la lise ou que je te la résume ? "
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06 juin 2008