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Rafik DARRAGI est titulaire du doctorat d'état ès-lettres anglaises (Sorbonne-Paris IV)

Il est décoré de l'Ordre l'Education de la République Tunisienne.

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Roman Historique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre ancien

Edition année 1935

 

 

 

 

 

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le Blog de Rafik Darragi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 Livre: Egilona

                                 Face recto du livre                                                  Face verso du livre

     

 

Introduction

Unanime, le peuple s’était dressé contre ce mariage. Arabes, chrétiens ou juifs, tous redoutaient Egilona. N’avait-elle pas porté les armes contre eux ? N’avait-elle pas incité Roderick à les attaquer . Enflammé ses troupes contre T’arîq ? Lorsque la rue appris qu’elle était d’origine berbère les méchantes langues redoublèrent d’ardeur. Ne méritait-elle pas, par conséquent, la mort, comme tous les disciples du renégat Salhi, leur chef militaire et leur soi-disant prophète, cet imposteur qui avait commis le cirme ô combien abominable, de rédiger un nouveau Coran en langue berbère et d’appeler Allâh, Yaruch ?

 

 

Ils ont dit...


Mounira Aouadi, La Presse de Tunisie du 18/11/02

 

Celle qui aimait "Eschyle et Aristophane "
… Au commencement du VIIe siècle , ayant attisé l'hostilité des évêques et de l'aristocratie, la trahison du comte Julien ouvrit la péninsule aux Arabes et la bataille de Xérés(711) fit de leur royaume une province arabe. C'en était fini des Wisigoths ! Rafik Darragi dans Egilona, la dernière reine des Wisigoths en a décidé autrement.
…Egilona, la dernière reine des Wisigoths, épouse de Roderick,
" Dernier rempart contre les Arabes ", mais dont les écarts de conduite sonnèrent le glas de leurs espérances, devint celle de l'émir Abd-el-Aziz, fils de Muça Ibn Nûçaïr, dont le propre père, Nûçaïr, était chrétien : " Il lisait tranquillement le Nouveau Testament dans la petite église de Ayn al-Tamr lorsque les troupes de Khalid Ibn al Walid firent irruption et l'emmenèrent prisonnier. "
Un amour né dans la haine pourra-t-il s'épanouir et survivre à toutes les trahisons, toutes les secousses d'un monde en changement ? Pourra-t-on se fier à une reine catholique devenue princesse musulmane et qui, même si elle appréciait la délicatesse, la politesse, l'extrême raffinement des Arabes, n'en nourrissait pas moins une rancoeur tenace envers ceux qui avaient décapité le père de ses enfants et envoyé la tête, embaumée dans du camphre, au calife à Damas ?
Quelle est donc cette tendresse que nous avons brusquement pour elle ? Egilona est une femme avisée et décidée et cela nous plaît, " femme guerrière qui se targuait, du temps où elle était toute puissante, d'être une nouvelle amazone, une seconde Deborah, n'hésitant pas à prendre les armes contre les envahisseurs arabes ", une femme cultivée qui lisait Les Guêpes d'Aristophane - critique de la justice athénienne - et Les Perses d'Eschyle pour sa modération qui est le fondement même de la morale athénienne.
Etait-elle réellement d'origine berbère, de " la tribu des Baranîs installés au maroc, dans le Rharb, la riche vallée du bas Sébou ? Devait-elle épouser un prince de Tunis ", celle qui, inconsciemment, ne veut pas répudier son passé ?
Poignante Egilona qui se revoit enfant en compagnie de sœur Mathilde, puis séduisante et bafouée par le beau Roderick, veuve ensuite et tout de noir vêtue, se prosternant devant Muça Ibn Nûçaïr, pendant qu'elle résumait à son prince arabe Les Perses d'Eschyle qui lui servait de prétexte à d'énormes discussions où tout déferle, la politique, les religions, les croyances…Permettant du coup, à Darragi et, par ricochet, au lecteur, de revisiter le passé et de retrouver des parfums oubliés.
Tarîk Ibn Ziyad, le valeureux combattant berbère avait-il dérobé la table de Salomon, l'Arche des Evangiles ? Etait-il cet homme cynique, cet intrigant qui provoqua la perte de Mûça Ibn Nûçaïr ? Quelle est la part du vrai et du faux dans ce roman historique aux nombreux rebondissements ? Celle que tout le peuple récuse, " Arabes, Chrétiens ou Juifs, tous redoutaient Egilona ", avait-elle comploté et pris part à la fin tragique d'Abd-el-Aziz ? Dans l'oubli de soi-même, prisonnière de son destin, sans échappatoire, aurait-elle définitivement scellé son sort à celui de son prince ? Le meilleur ami d'Abd-el-Aziz, H'abib Ibn Abî Ubaîd al-Fehri, avait-il, sur ordre du calife, exécuté la sentence ? N'était-il pas amoureux fou d'Egilona ? Oscillera-t-il longtemps entre le 'makrûh', " ce mal redouté " et le 'matlub', " ce bien recherché " ?
Vous saurez tout en lisant ce roman palpitant, plein d'enseignements, qui titille des souvenirs lointains. Vite, nos livres d'histoire.

 

 Fiche du livre:

 Titre: Le Faucon d'Espagne (La dernière reine des Wisigoths)

 Roman historique

 Auteur: Rafik DARRAGI

 2e Edition

 Edition originale : Noir/Blanc Editions, Tunis, 2000

 Éditeur: L'Harmattan

 

 Format: 230 pages.

 Date de publication: février 2003

 Langue: Français

 ISBN: 2-7475-3648-3

 

 Prix : 17euros

Un extrait intégral du livre:

(Chapitre I)

 

L'histoire des Perses commence le jour où Zeus accorde à Médos le droit de régner sur toute l'Asie nourricière.
- Zeus ? C'est qui déjà ?
Egilona leva la tête et regarda 'Abd al-'Azîz, l'air étonné.
- Oh, ! Tu exagères ; je te l'ai déjà dit ! Je t'ai bien parlé hier de la mythologie grecque, l'histoire des dieux grecs. Tu ne t'en souviens plus ?
-Si, si, je me souviens maintenant de ce nom. Je me rappelle surtout de …Aphro... Oui.... Aphrodite, la belle déesse.
- Oui, je vois…
Un sourire malicieux sur les lèvres, 'Abd al-'Azîz reprit :
-Si Zeus est grec, comme tu dis, pourquoi est-il le Dieu des Perses ? Ta pièce parle des Grecs ou des Perses ?
-C'est la même chose, puisque c'est un Grec, Eschyle, qui a écrit la pièce. Tu veux que je te continue cette histoire, oui ou non ?
-Mais bien sûr ; je t'écoute. Je voulais comprendre, c'est tout.
Rassurée, la jeune femme lui fit un beau sourire ; d'un geste gracieux, elle posa son coude sur un petit oreiller en soie rouge, releva ses beaux cheveux noirs en arrière, et d'une voix douce, reprit son histoire :
- Médos devient ainsi le premier chef du peuple en armes. A sa mort, son fils prend la relève.
-Il s'appelle comment ?
-Qui ? Le fils de Médos ? Je ne sais pas. Il n'est pas mentionné ici.
D'un geste fébrile, la jeune femme feuilleta quelques parchemins éparpillés autour d'elle, sur le lit.
-Non, je ne trouve rien… Je continue quand même …Les Perses eurent ensuite Kyros. Il fut un roi très populaire, un héros pacificateur, béni des dieux pour sa sagesse.
- Ces gens étaient des païens. Il n'y a qu'un seul dieu .
- Tu crois vraiment que je l'ignore ? Laisse-moi continuer, veux-tu ?
'Abd al-'Azîz sourit. Sa jeune femme, apparemment, commençait à perdre patience. Il décida de faire un effort pour se concentrer et ne plus l'interrompre. Il n'était pas venu, après tout, en pleine matinée, dans ce petit boudoir si douillet pour discuter de l'histoire des Perses ou des Grecs, mais bien pour se détendre auprès d'elle, écouter son gazouillis joyeux, la contempler à loisir. Il aimait tant la regarder, en silence, immobile. Les affaires de l'état attendront un peu.
-Le fils de Kyros devient, après la mort de son père, le quatrième chef de l'armée. Lui non plus, je ne connais pas son nom, mais passons… Son fils s'appelait Mardis ; il fut tué et remplacé par Artaphrénès.
-Arta… Comment ? Excuse-moi ; ils sont tellement étranges, ces noms !
-Artaphrénès... C'est vrai, c'est difficile à retenir. Mais, vois-tu, il s'agit d'un autre pays, d'une autre civilisation tout à fait différente de la tienne. Cette liste est fastidieuse, mais elle est nécessaire ; chaque roi avait son propre caractère, sa propre conception du pouvoir ; en les comparant, le lecteur peut saisir les différences, les nuances... Avoir son idée sur le personnage... Je te disais donc…Après Artaphrénès, vient ensuite Darios. Celui-là était célèbre parce qu'il avait entrepris d'innombrables campagnes militaires… Remarque, son nom est plus facile à retenir.
Egilona demeura un instant songeuse, puis sans regarder le jeune homme allongé devant elle et qui l'écoutait maintenant sagement, elle murmura, presque à elle-même :
-L'issue de ces guerres n'était pas toujours heureuse. Darios avait fait souffrir son peuple pour une gloire éphémère, tout à fait personnelle. C'est stupide, non ?
Après un silence, et constatant qu'elle ne recevait pas de réponse, elle releva la tête. 'Abd al-'Azîz avait mis un coussin sur son visage ; seule émergeaient ses cheveux abondants et bouclés.
-Tu m'entends ?
-Bien sûr ! Continue !
Le ton anormalement sec, incisif, la surprit. Certes, elle savait fort bien que le jeune émir n'avait pas le tempérament fougueux d'un guerrier ; il lui avait déjà avoué ne pas aimer la guerre ; mais pourquoi refusait-il d'en discuter ?
Quelque peu décontenancée, elle reprit son histoire d'une voix haute et rapide comme si elle craignait, cette fois, d'être interrompue:
- Néanmoins, il laisse à sa mort un vaste empire à son fils, Xerxès. Ce dernier, poussé par les sarcasmes de certaines personnes mal intentionnées qui lui reprochent son pacifisme, tente d'égaler les prouesses guerrières de son père. Mais Xerxès offense les dieux par son audace ; il envahit la terre grecque, dépouille les statues des dieux, incendie les temples et les images divines. Zeus, en dieu vengeur, le punit. Prise au piège, la formidable armée de Xerxès est complètement anéantie; la débâcle inattendue de l'armée navale a perdu l'armée de terre... Eschyle escamote ici les détails de cette bataille…Il n'était pas le grand stratège…Ses préoccupations étaient autres… En fuite, Xerxès, rempli de douleur, se retourne contre lui-même et déchire ses vêtements royaux.
Egilona s'arrêta de parler et fixa 'Abd al-'Azîz :
- Voilà brièvement l'histoire des rois perses; elle est bien triste, n'est- ce - pas ?
L'émir lui esquissa un léger sourire et hocha la tête. Il ne voulait pas parler, afin de ne pas rompre le charme de ce beau moment; car il se rendait compte qu'il était bel et bien sous le charme de cette femme. Il aimait cette voix mélodieuse et douce qui résonnait comme une musique céleste à ses oreilles. Pourtant cette histoire des Perses commençait à lui déplaire ; un instant il soupçonna Egilona d'avoir une idée derrière la tête. Pourquoi, de toutes les pièces d'Eschyle avait-elle choisi Les Perses ? Elle est si tragique, cette histoire! Une kyrielle de victoires et de défaites, du sang, des hécatombes. Cherchait-elle à établir une comparaison avec l'histoire des Arabes pour l'intimider ? 'Abd al-'Azîz préféra se taire et garder une attitude prudente.
-Mais la pièce est tout autre, reprit Egilona sans le regarder, l'auteur a son idée là-dessus ; il n'ignore pas que les dieux grecs ont leur propre déesse de la guerre, Minerve, et c'est pour cela, précisément, qu'il n'insiste que sur les conséquences désastreuses des conflits militaires : les morts, les souffrances et les lamentations. En tant qu'écrivain, il se doit de traiter les préoccupations collectives de l'heure. II veut dissuader les gens de s'entre-tuer. C'est évident. Vous, les nouveaux maîtres de ce pays, vous serez bien inspirés de suivre ses conseils.
-Ah ! Pourquoi donc ?
-Vous êtes en perpétuel état de guerre.
-C'est exact ; nous sommes toujours en état de guerre. Tu as raison. Remarque, je n'ai pas manqué de faire le lien avec ton histoire. Tu as voulu me la lire pour cela ?
Egilona le regarda l'air amusé puis hocha la tête.
-Non, sincèrement ; j'aime Eschyle ; c'est une pure coïncidence.
- Maintenant que tu es ma femme, il ne faut surtout pas que tu te trompes sur les raisons qui nous poussent, nous, à la guerre. Ce n'est pas par esprit de conquête ; pour la gloire et les honneurs, tu le sais.
-C'est là le nœud du problème. Tout le monde a ses raisons.
-La guerre sainte est une injonction divine.
-Néanmoins, je pense que toute guerre dépend toujours d'une appréciation personnelle du droit.

N'a-t-on pas le droit de se défendre, de défendre sa vie, sa foi, sa fortune, son pays ?
- Si, mais cela reste très subjectif, à mon avis.
- N'as-tu pas été toi-même une femme guerrière, rompue au maniement des armes ?

-Oui, comme tout un chacun ; j'étais alors profondément imprégnée par l'enseignement de l'Eglise.
- C'est bizarre ; je n'arrive pas à t'imaginer habillée en amazone, appelant les

femmes à s'entraîner au maniement des armes, et parcourant inlassablement

 

 

le pays pour nous bouter dehors !

- En tout cas, il me semble qu'il y a de cela une éternité. J'étais jeune, si idéaliste ! J'ignorais tout de la vie.

La première fois où je m'étais déguisée en amazone, c'était par dépit ou , si tu veux, par provocation. J'avais lu, quelques jours auparavant ...
Egilona s'arrêta et esquissa un large sourire :
-C'était... Eschyle, oui, toujours lui... Il disait que l'amazone était " l'ennemie des hommes ". Or, à cette époque-là, Roderick me trompait honteusement ; j'étais la risée du royaume et je cherchais désespérément un moyen de me venger ; et comme je ne savais pas comment lui faire payer les humiliations qu'il me faisait subir, j'avais tout naturellement songé à me déguiser en amazone pour lui signifier mon mépris ; puis, peu à peu, je m'étais prise au jeu. Le rôle était fascinant ! Je m'étais documentée sur le sujet et j'appris que selon la mythologie grecque, le père des amazones était Arès, le dieu féroce de la guerre et leur mère la douce Harmonie.
-C'est pour cela que l'amazone fascine et terrorise à la fois !
- Oui, la légende raconte que le fameux Achille, après avoir blessé à mort la reine des amazones, Penthésiléa, pleura de tristesse à la vue de la belle chevelure et des beaux traits - jusqu'alors cachés par le casque- de cette reine guerrière.
-Tu étais devenue une amazone à cause de tes longs cheveux?
-Ne te moque pas de moi, veux-tu ! J'aimais monter à cheval ; et c'était plus pratique de porter des vêtements masculins. Et puis, vous êtes venus...
-Tu as voulu nous combattre !
- Je voulais alors imiter la prophétesse Déborah qui délivra Israël du joug des Cananéens. D'ailleurs, je ne minimise pas mes responsabilités. Après la défaite et la disparition de Roderick, j'avais cru que mon heure avait sonné. Je m'attendais à une mort certaine, mais, vois-tu, c'était alors la panique générale. Tout le monde a été pris de court ; dans les églises, durant les sermons, on tentait de justifier la guerre par tous les moyens, à tout bout de champ ; je me souviens que l'évêque de Tolède ne faisait que répéter la phrase de Saint Augustin : " Si Dieu, par une prescription spéciale, ordonne de tuer, l'homicide devient une vertu. "
-'Prescription spéciale' ? Comment le savoir ?
-Je ne sais pas... C'est l'art de la dialectique, je suppose.
-Avoue que c'est vague...'Si Dieu par une prescription spéciale ordonne de tuer, l'homicide devient une vertu... Tout est dit ... Et pourtant rien n'est dit. Comment faire pour reconnaître cette prescription sans se tromper ? Attendre un miracle ? C'est l'exemple typique de la langue de bois ; parler pour ne rien dire ou ... Non... Parler pour... Comment dirais-je. ?.. Pour noyer le poisson dans l'eau.
- Il voulait justifier la guerre de religion, tout simplement ; la logique importe peu.
-Nous, Arabes, nous préférons l'appellation 'guerre sainte', car elle est la cause sacrée par excellence. Et contrairement à ce que pense cet auteur grec Eschyle, que tu apprécies tant, elle n'est pas amorale. Nos places fortes, nos ribats sont des forteresses, mais aussi des retraites spirituelles car nos soldats ne sont pas des hordes sauvages sans foi ni loi, comme nos ennemis les imaginent. Quand ils ne sont pas sur le champ de bataille, ils sont en prière ou en méditation. Il n'en déplaise à ton auteur, pour nous, la guerre sainte est toujours bénie par Dieu le Tout-Puissant, et par là même, justifiée envers et contre tout.
-Tiens, tiens…Tu t'enflammes... Tu défends si bien la guerre ! Je ne te savais pas si belliqueux !
-Comme tout bon musulman, je suis un ardent défenseur de la guerre sainte. Dans le Coran il est précisé que Dieu accorde sa grâce à ceux qui ont combattu pour la foi ,mais je suis loin d'être moi-même belliqueux. D'ailleurs, comme tu le constates, je n'ai pas mené une seule expédition militaire depuis que j'ai foulé le sol andalous. Et pourtant tous mes conseillers me pressent de le faire. Lorsque j'étais à Qaïrawân, c'était toujours mon père ou ses généraux qui partaient guerroyer. Moi, je vis confiné dans ce palais, en adoration devant toi.
-Je ne te vois pas souvent, pourtant !
-Tu sais pourquoi. J'ai toujours quelqu'un à recevoir, des messages à lire, des ordres à donner...
-Il n'empêche, pour en revenir à la guerre, qu'elle sert énormément le Pouvoir. Tu dois l'admettre, toi l'autorité suprême de cette immense contrée. Je sais, par expérience, qu'elle permet la mainmise totale sur le pays en mobilisant toutes les ressources, toutes les énergies ; elle justifie les impôts et les dépenses.
- Mais attention, ce que tu dis là n'est vrai que jusqu'à un certain point seulement. Tu vois, la guerre a été fatale à Roderick. Il croyait sûrement que la guerre contre nous mettrait fin à la discorde entretenue par Witiza, et créerait l'unité du pays.
-Oui, tu as raison. Il pensait que la guerre contre vous mettrait fin à la voix de la discorde ; l'heure, disait-il, était à l'unité sacrée face à l'ennemi de Dieu. Je vois que la guerre joue parfois d'étranges tours à ceux qui n'y prennent pas garde.
-Remarque, ceux qui la critiquent, et ils sont nombreux, pensent souvent qu'elle est un fléau de Dieu, ou , comme l'a si bien dit un sage, un huissier envoyé par le Ciel, destiné à suppléer la justice royale, à châtier les criminels qui échappent à son bras. Paradoxalement, il semble bien que seule la guerre garantit le cours normal de la société.
-Moi je pense que c'est la paix, plutôt ; l'état de l'homme est la paix. La guerre ne peut être une fin.
-Je te le concède, l'état de l'homme est la paix, la paix universelle ; il n'en demeure pas moins vrai que la guerre peut devenir juste si le but ultime
est d'imposer la vertu et la loi divine. C'est notre démarche, à nous; notre justification de la guerre sainte.
Egilona ne répondit pas ; elle savait que le terrain de la guerre et ses implications religieuses surtout étaient plutôt glissants, des sables mouvants, pleins de traîtrise malgré leur aspects innocents et bucoliques. Elle pensait, elle aussi, avant la défaite de Roderick, que la guerre était sacrée, " que le Ciel protégeait le droit " comme ne cessait de le répéter l'archevêque de Tolède, et pourtant…Qui avait trahi Roderick ? L'évêque Oppas, lui-même, un homme de religion qui a pactisé aujourd'hui avec les musulmans…
" Lorsqu'il s'agit de guerre, la théorie du pouvoir divin est à double tranchant, pensa -t-elle, il suffit qu'un homme d'Eglise assez ambitieux décrète que le roi auquel Dieu a délégué son pouvoir a failli à sa mission sacrée, qu'il n'est plus capable de maintenir la paix et la justice, pour que ce pouvoir lui soit arraché. Pour s'engager dans la guerre, il faut autre chose que le pouvoir mystérieux, invisible, et par conséquent inquantifiable de la religion ; il faut tout simplement que le prince qui décide d'aller en guerre se sente en mesure de s'en sortir victorieux par ses propres moyens; qu'il évalue intelligemment les forces en présence avant de s'aventurer, et qu'il assume pleinement la responsabilité du commandement. En effet, il importe qu'il soit animé de vertu guerrière et d'esprit de conquête, sûr de vaincre et capable de faire croire en sa victoire. Où est Roderick maintenant, lui qui croyait aller à la parade en allant affronter T'arîq ? Un glorieux mort ? L'idéal du prince chrétien ? "
Egilona esquissa un petit sourire ironique. Combien de fois avait-elle voulu faire table rase de tout ce passé ! De tous ces souvenirs ! De tous ces regrets, surtout, qui lui rendaient la vie si amère ! Enfin oublier tout, et ne se préoccuper que de l'instant présent ! Hélas ! Cela lui était impossible ; au-dessus de ses forces : Le passé ne cessait de la tarauder, surgissant, tel un fantôme devant elle à tout bout de champ. Elle soupira et reprit l'histoire des Perses :
- Tu veux que je te la lise ou que je te la résume ? "

 

 

 

 

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Toute reproduction est strictement interdite. Dernière modification : 06 juin 2008