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HISTOIRE
La Sainte de Tunis, de Nelly Amri :


Une approche pragmatique

Dans son travail monumental intitulé Le saint et le Prince en Tunisie, publié en 1989 par l’Université de Tunis, l’historien Taoufik Bachrouch avait consacré une dizaine de pages à Aisha Mannûbiyya, (m.665/1267), la présentant comme « une folle se disant amante de Dieu » dont « le cas …est un exemple intéressant d’un processus psycho-mental partant de la folie et conduisant a la walaya. ». « Aussi, ajouta-t-il, ses manaqib n’allaient-elles pas de main morte. » (p.91) Ceux qui, comme nous, n’ont connu, jusqu’ici, que ce jugement a propos d’une figure devenue mythique, une des rares saintes médiévales ayant bénéficié non seulement d’un recueil hagiographiques mais aussi de deux sanctuaires, seront bien surpris en lisant le nouvel ouvrage de NELLY Amri, la sainte de Tunis, qui vient de paraître aux Editions Sindbad /Actes Sud. Nelly Amri est, elle aussi, une historienne, professeur a l’université de la Manouba-Tunis. Elle compte de nombreuses publications dont, entre autres, les femmes soufies ou la passion de Dieu (en collaboration avec Laroussi Amri), Editions Dangles, 1992, sainteté et société. Contribution à l’histoire religieuse et sociale de l’Ifriqiya hafside (2° éd., Tunis-Beyrouth, 2006 en arabe), et Le culte des Saints en Islam : les messagers de l’espérance .Sainteté et eschatologie au Maghreb aux XIVe et XVe siècles (Cerf, Paris 2008). Née probablement à La Manouba en l’an 593/1198-1199, durant une époque trouble marquée par les disettes, les famines et les longues luttes pour le pouvoir entre Almohades et Almoravides ; Aisha Mannubiyya avait vingt ans quand les Hafsides s’emparèrent de l’Ifriqiya. Mais elle mourra durant une période de paix et de prospérité, 10 ans avant la fin du règne du calife Al-Mustansir. La hagiographie de Aisha Mannubiyya, écrit Nelly Amri dans son avant-propos, est « un texte encore largement inconnu… qui éclaire non seulement la figure de cette grande sainte de Tunis, dont le culte est resté très vivace, mais aussi le milieu soufi tunisois du VIIIe/XIVe siècle, époque présumé de la rédaction des manâqib (ou hagiographie) de la sainte. » (p.11) Ce texte, paru en 1925 à Tunis, est disponible à la bibliothèque nationale de Tunis. Il s’intitule : Kitâb Manâqib al-Sayyida Aisha al-Mannoubyya. Partant du fait que « La figure du saint comme voie menant à Dieu est très présente dans l’hagiographie islamique » (p.17), Nelly Amri s’est dabord efforcé d’expliquer les difficultés que pose ce genre d’écrit, œuvre d’un savant (âlim) et juriste (faqih) dont on connaît la fonction (il a été imam de la mosquée de La Mannouba) mais dont on ignore la véritable identité. D’où ce « double écran » et cette « double opacité », le « qui parle » et d’où et « toutes ses terreurs », auxquel l’historien doit faire face. (p.58) Mais proche d’un personnage qui n’a cessé d’aimer — elle a à son actif plusieurs articles sur Aisha Mannoûbyyia, Nelly Amri a finalement opté pour une approche pragmatique, celle de l’historien soucieux de sa mission, c'est-à-dire : ne pas prendre les dires de l’hagiographe au pied de la lettre, mais, en revanche « prendre » cet homme au « sérieux », le suivre scrupuleusement et surtout « ne pas chercher ailleurs, ni en dessous ni en travers. » (p.59) Une vision humaniste et généreuse Son ouvrage se divise en deux grandes parties : la première est consacré à l’introduction et la vie de Aisha Mannoûbyyia, la seconde aux propos de jactance et aux manaqib. Femme d’une vaste culture, Nelly Amri a tout naturellement recours à la méthode comparatiste. Nombreuses sont les approches et les comparaisons. Ainsi avec le christianisme : « En Islam, il n’existe pas de culte des reliques dans les formes qu’il a connu dans le christianisme ; mais tout ce qui était en contact avec le corps « béni » du saint devient lui-même porteur d’un influx bénéfique, la baraka. » (p.21) Ou encore avec les saintes et les saintes contemporains : « Celle qui fut volontiers comparée à Râbi’a al-Adawiyya, et dont le soufisme fut totalement investi par la valeur de l’amour, fut aussi une porteuse des fardeaux des hommes et un secours dans l’adversité ; n’est-elle pas qualifiée de « thériaque éprouvé », à l’image d’un Jilâni revendiquant les fonctions de gawth (secours) et de rahma (miséricorde) pour tous les malheureux… ? » (p.126) Parce que, selon Nelly Amri, Aisha al-Mannoûbyyia est « sans conteste la plus grande sainte ifriquyenne médiévale…dont la légende a traversé les siècles. », son ouvrage ambitionne de lui restituer « la place qui lui revient, certes, dans le panthéon hagiologique de l’Islam médiéval, mais aussi au sein d’une tradition plus universelle de la sainteté féminine. » (p.36) Cette démarche est louable à plus d’un titre car elle témoigne d’abord une vision éminemment humaniste et généreuse : « Aujourd’hui, où l’islam est au cœur de nombreuses méprises et où le statut et la place de la femme dans son histoire…sont largement méconnus tant au public occidental que des musulmans eux-mêmes, ce texte porte valeur de témoignage. » (p.12) Elle a ensuite le mérite de livrer un ouvrage dense mais qui reste à la porté du lecteur sans grande connaissance de la hagiographie islamique et de ses lointaines origines. La Sainte de Tunis contient des documents bien agencés et bien traduits ainsi qu’un glossaire et une riche bibliographie qui viennes s’ajouter aux multiples index et notes de bas page, d’une valeur certainement inestimable pour les étudiants et les chercheurs.

 

Rafik DARRAGI

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La Sainte de Tunis, de Nelly Amri – Editions Sindbad/Actes Sud, 298pages

 

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