Un ouvrage qui se lit avec plaisir sur le parcours atypique d’un enseignant hors du commun dont les méthodes peuvent quelque peu surprendre Teacher Man est le troisième volet des mémoires de l’américain Frank McCourt. On se souvient du phénoménal succès des deux premiers volets, Cendres d’Angela et C’est comment l’Amérique ?, tous deux parus chez Belfond, respectivement en 1997 et 2000. Cendres d’Angela, qui avait obtenu le prix Pulitzer en 1997, a été adapté au cinéma par Alan Parker en 2000.
La trilogie réussit l’exploit de condenser non seulement l’enfance irlandaise de l’auteur mais également sa jeunesse américaine et son parcours aussi chaotique que cocasse dans l’enseignement.
Frank McCourt qui vit actuellement à New York est né à Brooklyn en 1930 dans une famille irlandaise qui décide de repartir pour l’Irlande alors que le jeune Frank avait à peine quatre ans. Quinze ans plus tard, le jeune homme décide de revenir au pays natal. Il s’établit à Manhattan, exerce divers métiers et suit des cours du soir pour devenir enseignant. En 1959, il est nommé dans un lycée technique de Staten Island, à New York, mais l’enseignement au secondaire dans l’école publique n’est pas de tout repos. Après quelques séances chez un psy qui se révèlent inopérantes, McCourt, frisant alors la quarantaine, décide de préparer un doctorat à Trinity College, la prestigieuse université protestante de Dublin, mais après deux ans d’études, il retourne à New York, sans sa thèse. Cet échec ne l’affectera pas longtemps car après un bref passage à vide, il est nommé à la prestigieuse Stuyvesant High School.
Une fois à la retraite, McCourt décide d’écrire ses mémoires. Le premier volet, écrit à l’âge de soixante-six ans, Les Cendres d’Angela, connaîtra un grand succès. Le deuxième, C’est comment l’Amérique ?, eut le même retentissement.Teacher Man, le troisième et dernier volet de la trilogie, n’est pas, lui aussi, en reste. Un enseignant surprenant
La presse ne tarit pas d’éloges à son propos : «Teacher Man est, en fait, le meilleur livre de la trilogie, une œuvre autobiographique captivante», titre le Los Angeles Times. Quant au Publishers Weekly, il affirme : «Ce livre parle d’éduquer, de former l’intelligence, d’amener à réfléchir. Les fans de McCourt adoreront ce livre, bien sûr, mais ce devrait être aussi une lecture obligatoire pour tous les professeurs».
Dans Teacher man, McCourt ne change pas de registre, le roman joue, comme les deux précédents, du regard en arrière, de l’anecdote à profusion, des humiliations subies stoïquement et des expériences que l’auteur a pu connaître; mais cette fois-ci, il ne s’agit plus d’une suite de souvenirs égrenés avec nostalgie et sensibilité mais d’un enseignant à la recherche d’une autorité sur une salle de classe constamment surchauffée à blanc. A cet égard, le roman se révèle être un vrai tour de force dans la façon de tenir littéralement en haleine le lecteur; c’est un récit captivant à une seule voix, qui fait la part belle à l’état intérieur, mais il ne donne pas, pour autant, l’impression que le lecteur serait tenté de porter aux nues ce modèle pédagogique. D’aucuns peuvent, en toute logique, jeter un regard plus que suspicieux sur les méthodes et les «conseils» pédagogiques de cet enseignant hors du commun : «J’ai appris à les décourager de venir en cours : si tu veux te retrouver avec une salle de classe vide, tout ce qu’il y a à faire c’est rester devant la porte de la salle avec un air mauvais» (p.264).
Certes, Teacher man est un ouvrage qui se lit avec plaisir, peut-être parce que c’est l’incongru qui y prédomine. Les hystéries puériles côtoient les enfantillages attendrissants. Le tout, néanmoins, permet de mesurer ce sacerdoce qu’est l’enseignement où la confrontation entre le professeur et l’étudiant n’exclut pas plus la mesquinerie que l’admiration réciproque.
McCourt aurait pu se conformer au modèle classique de l’enseignant imbu de son statut. Il lui aurait été facile de se confiner dans cette attitude par rapport à un travail que d’aucuns estiment ingrat. Au lieu de quoi, il s’est convaincu que son parcours atypique pouvait servir. Auquel cas, toutes ces anecdotes et ces expériences pédagogiques apparemment farfelues, qui peuvent fort bien être comprises comme un divertissement, ne seraient en réalité qu’un scalpel ou une loupe.
R.D.
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Teacher man, de Frank McCourt, Ed. Belfond, 2006, 384 pages
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