|
Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 13 Octobre 2003
Littérature
Dans
la guerre
de Alice Ferney
Acte d’accusation
«
La guerre, écrivait Fénelon, est un mal qui déshonore
le genre humain ». Mais l’homme reste homme et la guerre,
même au XXIe siècle, se porte bien : tout est occasion
pour elle de se développer, croître et embellir, y compris
les découvertes les plus miraculeuses. Nul siècle de
la longue histoire de l’humanité ne peut donc être qualifié
de moins ou plus violent que l’autre. Seuls ont varié
les moyens. Ce n’est pas, par conséquent, légitimer
la guerre que de dire qu’elle reflète, dans une certaine
mesure, la société, car si elle est dans la nature de
l’homme, elle est également propre au groupe. Au début
du siècle dernier, la première guerre mondiale a été
une vraie hécatombe. Hier légitimée, offrant l’auréole
du martyre aux «glorieux morts», elle est aujourd’hui
taxée d’absurde. Mais bien que l’homme s’accoutume volontiers
aux violences de sa génération, il lui arrive parfois,
heureusement, de refuser de fermer les yeux ou de se
voiler la face. En effet, peut-on réellement vivre en
simple témoin ? Se retirer d’un monde où la vie, pourtant,
nous engage ? Se laver les mains comme Ponce Pilate
?
La
romancière Alice Ferney compte parmi celles et ceux
qui refusent de contempler en silence ce signe d’un
recul de notre civilisation. Son dernier ouvrage, Dans
la guerre, publié aux éditions Actes Sud, est plus
qu’un cri ; c’est une attaque acerbe contre le terrible
conflit de 14-18.
Alice Ferney qui a déjà publié chez le même éditeur
plusieurs ouvrages dont L'Elégance des veuves (1995),
Grâce et dénuement (1997) ou encore La
conversation amoureuse (2000), signe aujourd’hui,
avec ce nouveau roman, un vrai chef-d’œuvre. Comme le
titre l’indique clairement, la guerre n’est pas la toile
de fond, mais l’essence même de l’œuvre puisque les
détails, ceux qui guident l’attention des lecteurs,
c'est-à-dire la «contrainte interprétante» du
roman sont historiques et se réfèrent tous à cette longue
guerre de 14-18. D’ailleurs, ils affluent de telle sorte
que l’on ne doute pas un seul instant de leur authenticité.
Jules était un jeune fermier que la vie semblait gâter.
Marié à Félicité, une jeune femme belle et intelligente,
père d’un petit garçon, il vivait en parfaite connivence
avec ses animaux : «l’homme ne régnait pas sur les
bêtes, il partageait le monde avec elles» (p.24).
A son chien, Prince, un grand colley, il «racontait
la vie» (p.24) jusqu’au jour où, le 2 août 1914,
tout bascula. Mobilisé comme tant d’autres jeunes hommes,
il partit pour le front, là où «on enterre notre
vie sans rien nous demander»(p.15).
Prince, non plus, ne sera pas épargné par cette guerre.
Comme il «avait sculpté son être silencieux autour de
la parole du maître»(p.24), la voix, cet instrument
incomparable qui caractérise l’être humain et dont le
rôle dans le déchiffrage des émotions est fondamental,
devient dans ce livre l’entité constitutive du lien
social par excellence : « Un mois d’exercices ménés
au cœur de la guerre avait fait de Prince un soldat
d’élite».
C’est là, à notre avis, la fable philosophique du livre.
Prince devait non seulement prendre part au combat et
partager le même destin que son maître, mais également
prouver aux hommes l’absurdité de leur raisonnement
et l’inanité de leurs efforts dans cette guerre meurtrière
:
«Ce
chien, pensait Jules dans sa fierté, faisait
bien plus que ce qu’il croyait : il tendait aux hommes
un miroir, il leur interdisait de se croire supérieurs
ou primordiaux» (p.248).
Alice
Ferney, avec une finesse et une sensibilité toute féminine,
a excellé dans la peinture de ses personnage, mettant
leur âme à nu. A cet égard, Julia, la mère de Julien,
est l’image négative de la mère, celle qui est source
d’incompréhension, de malheur et de déchirement. Elle
nous rappelle Volumnia, la mère de Coriolan. Comme dans
la tragédie shakespearienne, elle apostrophe sa belle-fille,
inquiète pour son mari qui part en guerre:
«Ecoute-moi
bien... car je vais te dire une chose qui est vraie.
Les hommes aiment la guerre... Vois comme la plupart
sont heureux ! Ils craignent moins la mort que l’ennui.
Ils craignent la bataille que les colères de leurs femmes
!» (p.61).
Mais
au lieu du patriotisme pur et dur de Volumnia, c’est
la passion pour la terre qui prime chez Julia :
«Julia
Chabredoux avait la terre dans le sang. La terre c'était
tout, elle l’aimait mieux que les humains qui la peuplaient»
(p.65).
Le réquisitoire d’Alice Ferney contre la guerre est
souvent sous forme d’une description objective, concise,
qui ne bannit pas le commentaire :
«Ce
silence pesait aussi lourd que la guerre. Il y avait
la guerre et ce silence : l’idée que l’on se faisait
d’elle et la stupeur qu’elle causait» (p.59).
Plus d’une fois, le conteur disparaît pour laisser la
place au témoin cynique de la cruauté des humains :
«
Alors les femmes restèrent seules. Sur le versant silencieux
de la guerre : non pas sous l’orage d’acier mais dans
le ruissellement des pleurs, loin du pétillement de
la bataille mais dans l’attente anxieuse de ses effets,
là où se froisse un visage quand arrive un papier timbré,
où une larme se fraye son chemin dans une chevelure
jusqu’à l’oreiller» (p.56).
Dans
la guerre est une fiction qui devient une sorte
d’entorse voulue,délibérée, et qui se veut acte d’accusation
:
«
Nous serons toujours des êtres d’après cette barbarie...
et vous verrez, bientôt, on ne saura même plus pourquoi
l’on s’est battu. D’ailleurs ça fait bien longtemps
que personne ne le sait plus. On découvrira que tout
ça n’a servi à rien» (p.480).
Rafik
DARRAGI
————————————
Alice
Ferney, Dans la guerre, Actes Sud,
482 pages.
|