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Critique littéraire :

La Presse - 14 janvier 2003

Culture

Arts plastiques

Ahmed Hajeri ou "l'art dans les tripes"

Affable, il nous a reçus dans son atelier, rue du Temple, en plein cœur de Paris. Sur un chevalet, trône un immense tableau presque achevé.

Immédiatement le regard s'y accroche ; et pendant que l'homme jette un dernier coup d'œil à sa peinture et esquisse quelques brefs coups de pinceau, l'image à son tour s'empare du regard, le convie à un monde étrange, plus proche de celui de l'enfance que de la dérision…

Etrange sensation : nous puisons désespérément dans notre mémoire pour tenter de comprendre, de comparer… Que n'a-t-on pas dit sur sa peinture ! Néo-primitif ? Populaire ? L'émule de Matisse ? De Dubuffet ? Voire de Chagall ?

Fébrilement, nous continuons notre exploration des lieux. Dissimulées jalousement au regard ou, au contraire, exposées fièrement, comme des trésors, plusieurs toiles s'entassent, pêle-mêle, contre les murs et dans la mansarde aménagée dans un coin de l'atelier, près de l'entrée. La toile qui nous fait face, nous l'apprendrons par la suite, est revenue récemment du Japon où elle avait représenté la Tunisie durant la Coupe du monde de football. C'est un tableau précieux que le peintre compte léguer à ses enfants… A côté, un autre tableau, le regard s'y attarde : un processus de figuration original, presque enfantin, mais aussi des jeux de contour, des regards, des couleurs, des formes, plus oniriques que voluptueuses, une dilution du thème, un thème allégorique, de toute évidence.

"Je l'ai intitulé Les trois religions, dit l'artiste qui avait suivi notre regard, vous avez là les trois religions révélées, et voilà l'ange Gabriel tenant le Coran…"

Nous nous souvenons alors des mots d'Albert Memmi: "Hajeri est probablement le plus singulier des peintres tunisiens parce qu'il est à la fois profondément de Tunisie et plus largement ailleurs.

Par sa tranquille audace à livrer son propre sens, contrairement à tant de vaines préciosités contemporaines, et parce qu'elle s'en donne les moyens, la démarche de Hajeri est armée pour prendre place parmi les plus fortes."

Effectivement, au-delà du côté naïf, au-delà de cette représentation de valeurs que tout un chacun peut élaborer ou comprendre, les figures de l'ordre emblématique utilisé semblent directement surgir du patrimoine national. Toute culture étant une finalité qui guide nos faits et gestes dans la communauté et leur imprime le nœud relationnel caractéristique, la démarche de l'artiste est compréhensible. Bien qu'il soit établi à Paris depuis des décennies, il n'en pas moins attaché à ses racines.

Pourtant, même si l'interprétation des allégories en demeure aisée, il est toutefois difficile de retrouver dans les toiles de Hajeri un quelconque désir de conformité, et c'est là, à notre avis, que l'artiste se démarque de ses contemporains. L'homme, cet "animal eschatologique" surpasse l'homme non pas dans un savoir plus vaste, mais comme dit Pascal, dans cette incessante mise en question de sa culture. La nature affective qui relie Hajeri à la sienne nous semble à la fois objective et subjective.

En effet, la peinture dont il se réclame ne se distingue pas seulement par ses thèmes allégoriques. Tout comme les armoiries du Moyen-Age, ses figures emblématiques renvoient à des notions de vertus et de qualités qui aspirent à être respectées dans la pratique.

Ainsi en est-il du dédoublement "richesse-pauvreté" visible sur la toile intitulée les Enfants de Santaga, où sur le mode de la dérision, en accentuant la triste réalité, l'artiste, se souvenant de sa propre enfance, illustre le quotidien des exclus sociaux de Santaga, ce quartier défavorisé de Dakar.

Contrairement à certains peintres, Hajeri revendique pleinement sa "culture" limitée et surtout ses origines plus que modestes ; ancien "enfant de Bourguiba", il exprime toute sa gratitude à son pays, aux autorités qui l'avaient aidé aux moments les plus difficiles, et à son ancien employeur, "M. Roland, l'architecte du peintre Jean Dubuffet", qui, le premier, a su déceler son talent.

Candidement, Hajeri avoue à qui veut l'entendre que sa peinture n'a absolument rien à voir avec les courants traditionnels. Il admire et respecte les pionniers de la peinture tunisienne. Mais, rebelle à sa façon, il rejette les contraintes et les cadres étriqués des "écoles" : "Attention, prévient-il, l'expression 'peintre de Montmartre', par exemple, équivaut à 'peintre du dimanche'". Aucune règle ne guide son inspiration. Comme tous les natifs de Tazarka, sa ville natale, dit-il, il a "l'art dans les tripes". Et ça lui suffit, il a trouvé son style, et… la notoriété.

R. DARRAGI

 

 

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