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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie 18 Avril 2005 & AllAfrica.com le 19 Avril 2005

Littérature

Des nouvelles d'Algérie (1974-2004)

Allégories

Par Rafik DARRAGI

Qu'elle soit cataloguée "nouvelle-histoire" ou "nouvelle-instant", la nouvelle reste un genre littéraire toujours en vogue. Souvent affublée d'un titre racoleur - un "apéritif", dit Barthes -, elle continue à séduire un grand nombre d'écrivains.

L'anthologie Des Nouvelles d'Algérie ( 1974-2004), que les Editions Métailié viennent de publier sous la direction de Christiane Chaulet-Achour présente 25 poètes et écrivains d'horizons différents, des voix majeures de la littérature algérienne contemporaine. Il s'agit, précisément, de Mouloud Mamméri, Mohammed Dib, Jamel Eddine Bencheikh, Leïla Sebbar, Nourredine Saâdi, Rachid Mimouni, Rebah Belamri, Habib Tengour, Habib Ayyoub, Boualem Sansal, Hawa Djabali, Maïssa Bey, Mourad Yelles, Aziz Chouaki, Karima Berger, Arezki Metref, Lazahri Labter,Tahar Djaout, Waciny Laredj, Soumya Ammar Khodja, Anwar Benmalek, Mohamed Sari, Amar Mezdad, Sofiane Hadjadj et Sélim Bachi.

25 auteurs, donc, connus pour être très attentifs au monde qui les entoure, profondément conscients d'eux-mêmes et des autres ; 3 longues décennies jalonnées par des années de plomb et d'innombrables malheurs. A première vue, la directrice de la collection, Christiane Chaulet-Achour, semble ratisser large. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Cette sélection procède des orientations littéraires mais aussi politiques et sociales de cette figure bien connue des milieux intellectuels algérien et parisien. Professeur et directrice du Centre de recherche Texte/Histoire à l'université de Cergy-Pontoise après avoir longtemps enseigné à l'université d'Alger (de 1967 à 1994), elle connaît fort bien l'Algérie, son pays natal. Christiane Chaulet-Achour a publié et dirigé plusieurs études sur la littérature francophone, les derniers en date étant : Frantz Fanon, l'importun, publiée par les Editions Chèvrefeuille Etoilé, et Les 1.001 Nuits et l'Imaginaire du XXe siècle, une autre anthologie publiée par l'Harmattan (Cf. La Presse de Tunisie du 21 février 05).

Un recueil au goût de cendres

Comme toutes les anthologies, cet ouvrage est certes arbitraire dans certains critères ; il n'en demeure pas moins vrai qu'il réunit, par contre, mille et une sensibilités, ce qui est en soi une vraie prouesse. Dans sa préface, un survol de la vie politique et sociale, Christiane Chaulet-Achour se propose d'esquisser " des images algériennes diverses d'hommes et de femmes, d'événements, d'impasses et d'espoirs d'un pays en pleine effervescence, stagnation et mouvement", sans prétendre, évidemment, à l'exhaustivité. (p.7)

Le résultat : un recueil de nouvelles au goût de cendres. Rares sont, en effet, les moments où le lecteur arrive à esquisser un sourire, tant est grande l'émotion que suscitent les événement racontés ; sauf, peut-être, en lisant Lalla de Maïssa Bey, l'émancipation, sur le tard, d'une vénérable mais ô combien dynamique grand-mère, ou, encore, la brève nouvelle de Mohammed Dib, Une lecture de substitution : la station de la Vache: l'histoire de Hamadi, cet ouvrier algérien illettré qui, pour survivre à Paris, invente un système de lecture personnel. Dans la jungle du métro, par exemple, il se fie à des affiches, comme celle de la fameuse 'vache qui rit', pour retrouver son chemin. Pourtant, en dépit de l'astucieuse technique narrative qui privilégie la description brève mais objective, en laissant parler les faits, on devine aisément, derrière les situations incongrues ou cocasses qu'un tel système de lecture manque rarement d'engendrer, toute la détresse de ce déraciné, même si l'histoire finit bien.

Survivre

En revanche, que dire de Supplique pour une panne d'électricité dans la cave du supplicié, de Nourreddine Saâdi, cette descente aux enfers qui vous tord littéralement les boyaux ? ou L'Australie, de Habib Ayyoub, un travail qui tranche par sa finesse, où le tragique n'est plus issu de la nature foncièrement méchante de l'homme mais de sa destinée, de ses rêves qui souvent frisent l'absurde ? Car, au-delà de ce récit, au-delà des incursions dans les brèches du passé, qui jalonnent presque toutes les nouvelles, c'est la métaphore de l'existence qui est visée, celle de ceux qui, hommes ou femmes, tentent de survivre aux naufrages de la vie :

" Seul, le mot se perdait dans le vent, dans les vagues, je l'entendais répercuté par les échos, les fonds de l'océan, j'entrevoyais l'abîme où se perdait ma vie, la solitude immense, comme la nuit qui venait, l'écroulement. "

Et si dans cette anthologie chaque nouvelle choisie semble s'insérer admirablement dans l'œuvre et en étoffer la trame sans porter préjudice à la saine simplicité - à cet égard, il faut lire et relire Autour du blé et de l'éléphant du roi, du visionnaire Rabah Belamri, le Taha Hussein de l'Algérie - c'est parce que ce recueil, en réalité, ne pose à travers ces nouvelles, qu'une seule et unique question : comment survivre dans un pays en proie à la violence, celle de l'homme comme celle de la nature.

Ancré dans l'histoire contemporaine de l'Algérie, ce recueil commence et se termine, fort à propos, par des nouvelles qui se veulent, sous une forme métaphorique, d'une vibrante actualité. La Meute, de Mouloud Mamméri, comme Insectes de Salim Bachi, sont des allégories sombres mais dont les connotations, aussi limpides que l'eau de roche, renvoient à un anti-monde, symbole non seulement de violence et de transgression, mais aussi de l'excès et du choquant.

R.D.

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Des Nouvelles d'Algérie ( 1974-2004), Anthologie préparée et présentée par Christiane Chaulet-Achour, Editions Métailié, 346 pages.

 

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