Retour page accueil

 

Critique littéraire :

La Presse Lundi 22 Mars 2004

Littérature

Anthologies

Le Printemps des poètes se poursuit et les anthologies se succèdent. Les éditions L’Harmattan viennent d’en publier deux : Anthologie de la poésie francophone d’Egypte et Méditerranée, ombrageuse voyance.

Anthologie de la poésie francophone d’Egypte recense, pour la première fois, vingt-huit poètes égyptiens d’expression française, de Joseph Elie Agoub( 1795-1832) à Mona Latif-Ghattas, née en 1946.

Plus qu’un simple reflet de la production littéraire égyptienne en langue française, cette anthologie se présente comme un authentique melting-pot, car ces poètes ne sont pas tous des autochtones. Plusieurs d’entre eux viennent de milieux cosmopolites. Mais qu’ils soient d’origine syro-libanaise comme Marius Schemeil (1863-1956), arménienne comme Arsène Yergath (1893-1969), italienne comme Agostino John Sinadino (1876-1956) ou française comme Henri Thuile (1885-1960), tous ces poètes, hommes et femmes, trouvent un dénominateur commun dans la langue et la culture française.

Il est vrai que les conditions politiques à la fin du XIXe siècle s’y prêtaient à merveille : le Pacha Muhammad-Ali ayant décidé de favoriser la diffusion de la langue française, plusieurs journaux francophones virent le jour et d’innombrables écoles chrétiennes et missions laïques s’installèrent au Caire et à Alexandrie, notamment.

Bien qu’ils aient longtemps bénéficié d’un régime de faveur, les intellectuels étrangers établis en Egypte n’étaient pas toujours bien perçus. Il y avait la barrière religieuse, certes, mais aussi la méfiance des intellectuels arabophones, soucieux de préserver leur identité et leurs traditions. D’autant plus que les premiers poètes francophones n’avaient alors pour seul point de repère que la France, d’où d’ailleurs le «relatif désaveu» essuyé par la plupart de ces poètes aussi bien en Egypte qu’en France.

«La réponse est simple, explique Jean-Jacques Luthi dans son introduction à cette anthologie, ces auteurs reproduisaient la poésie parisienne et, si remarquable que fût leur lyrisme, ils n’apportaient que peu d’originalité relativement au genre pratiqué.» (p. 27)

A lire les poèmes choisis et les notices bio-bibliographiques de ces poètes, c’est bien le modèle occidental, en particulier l’école des Parnassiens, qui prédomine, et cela même chez les autochtones. Moënis Claude Taha-Hussein, le fils du célèbre auteur de l’inoubliable Le Livre des jours, en est un exemple:

Le désert s’étendait, calme et silencieux

Le sable était si clair, le ciel si lumineux

Qu’au lointain où mourraient quelques dunes,

Tous les deux se confondaient, parmi les bleues lacunes.

Comme toutes les anthologies, cet ouvrage est arbitraire non dans l’ordre chronologique mais dans les critères d’appartenance à une origine, à une religion ou à un sexe. Comme Alexandria Quartet de Lawrence Durrell, il réunit mille et une sensibilités. Celles de la femme ne sont pas en reste puisqu’il inclut plusieurs femmes célèbres, notamment Andrée Chédid, Joyce Mansour, Higazi Salwa et Doria Shafik. Mais, attention, il ne s’agit pas d’exotisme, de l’image de la femme propre à la peinture et à la littérature orientalistes car, par rapport à tous ces clichés et stéréotypes que nous ont légués les poètes romantiques occidentaux ayant visité le pays des Pharaons, la démarche suivie par cette anthologie est plus originale, plus enrichissante, voire refondatrice.

La deuxième anthologie, Méditerranée, ombrageuse voyance, recense quatorze poètes contemporains originaires du bassin méditerranéen.

Les deux codirecteurs de la collection Levée d’Ancre, Michel Cassir et Gérard Augustin, veulent ratisser large car ils se proposent de publier au-delà de la division des genres, la poésie sous toutes ses formes ; de la précise ciselure du vent aux nouvelles, y compris le «noyau de prose par lequel l’œuvre exprime ce qu’il y a de plus actuel, dans sa construction d’un sens de la poésie».

Parce qu’elle est libre comme le vent, la poésie se joue des frontières. Il ne faut donc pas se méprendre sur la signification du titre : Méditerranée, ombrageuse voyance, comme l’expliquent les responsables de cette anthologie :

«La Méditerranée n’est pas vraiment délimitée, elle qui a toujours aspiré à s’inverser, se perdre, s’en aller. Elle qui fomente le nomadisme et la mélancolie renouvelée par l’arc-en-ciel de la vie et les larmes d’ambres» (avant-propos).

Ce n’est donc pas une gageure que de vouloir présenter dans ce recueil quatorze poètes d’horizons différents, des voix majeures de la poésie contemporaine dans leurs pays respectifs, la Méditerranée ayant été de tous les temps «un passage obligé de rencontres».

Ainsi, qu’ils soient du Maroc comme Abdallah Zrika, de Grèce comme Andreas Pagoulatos ou Asimina Chassandra, d’Italie comme Milo de Angelis, d’Espagne comme Fernando Beltran, de Tunisie comme Moncef Ghachem et Amina Saïd, d’Egypte comme Abdelmonem Ramadan, de France comme Serge Pey, de Turquie comme Ayten Mutlu ou enfin du Liban comme Antoine Boulad, tous possèdent en commun de profondes racines méditerranéennes.

C’est d’ailleurs la principale originalité de cette anthologie, chaque poète ayant été invité à présenter lui-même non seulement un choix de poèmes mais également une introduction à sa poétique et au sens que confèrent ses racines méditerranéennes à sa poésie en général. Voici en quels termes la Tunisienne Amina Saïd, qui vit en France, commence son texte :

«Longtemps mes poèmes ont évoqué la terre natale qui, depuis l’enfance, a irrigué ma mémoire. La poésie nous prouve ainsi que rien jamais ne se perd, que par de-là une distance qui s’abolit elle-même, les sources comme naturellement nous reviennent, car elles ont toujours été en nous.» (p.104)

Moncef Ghachem, lui, a recours à l’humour pour évoquer Mahdia et son réveil à la poésie:

«J’ai failli venir au monde dans un cimetière. Celui de Mahdia qui est la très moite quille d’un vaisseau survolé d’oiseaux et d’abeilles.

Un matin d’été, mes parents rentraient d’une pêche d’orphie. A peine eurent-ils foulé la terre ferme, que ma mère fut prise dans les premières alertes de ma naissance. Elle dut faire une halte nécessaire sur la tombe de sa propre mère qui se trouve presque à distance égale, entre le vieux port et notre maison.»

«… A l’est, comme au sud et au nord, Mahdia est à la mer. Elle boit le soleil et elle se laisse laper par le vent. A l’ouest, elle se perd dans la forêt d’oliviers. Et Mahdia est un rocher plutôt étroit mais qui, sur les ondes, voyage…»

«…C’est au sein de ma famille de pêcheurs que j’ai rencontré la poésie…Et, parce que j’allais, de jour comme de nuit, en mer, celle-ci m’a prodigué un peu de sa mémoire, un peu de sa magie».

Rafik DARRAGI

——————

Jean-Jacques Luthi, Anthologie de la poésie francophone d’Egypte. Préface de Jacques Chevrier, L’Harmattan, 272 pages.

Quatorze poètes, Méditerranée, ombrageuse voyance. Avant-propos par Michel Cassir et Gérard Augustin, collection Levée d’Ancre,L’Harmattan, 182 pages.

 

Retour page accueil