Retour page accueil

 

Critique littéraire :

La Presse de Tunisie - Samedi 17 décembre 2005

Sur les traces de nos artistes à l’étranger

« Art et métiers d’art »

A la rue Saint-Jacques, au cœur de Paris, à quelques pas du Panthéon, la coquette galerie Arcima, au nom si évocateur, ne désemplissait pas jeudi dernier. De nombreuses personnalités y ont été conviées pour le vernissage d’une exposition de quatre plasticiens tunisiens établis en France. Placée sous l’égide de l’ambassade de Tunisie, cette exposition qui s’intitule «Art et métiers d’art», réunit jusqu’au 19 décembre les œuvres de Khédija Enneïfer-Courtois, Leïla Turki, Ahmed Hajri et Amor Ouanès. Quatre artistes dont la renommée n’est plus à faire, quatre expressions différentes, quatre sensibilités particulières que réunit toutefois un héritage commun, celui de leur mère-patrie, carrefour de multiples civilisations depuis des millénaires.

Khédija Enneïfer-Courtois, dont l’œuvre exposée est la plus abondante et la plus variée, tient à le préciser : «Mes sources d’inspiration proviennent probablement des mystérieux puits de lumière qui inondent les ruelles ombragées de la Médina de Tunis. Quant au travail sur papier, peut-être faut-il trouver ses origines dans les précieux manuscrits qui m’ont entourée dans mon enfance»

Khédija Enneïfer et le «rendu de la lumière»

Khédija Enneïfer est pourtant établie à Paris depuis 1972. Après s’être initiée à la gravure à l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, elle poursuit ses études à l’Ensba de Paris et obtient une licence en arts plastiques. Ses œuvres frappent par leur originalité. On n’y rencontre aucun effet «pittoresque», aucun exotisme, sauf, peut-être, dans ces belles gravures bleuâtres inspirées par les Cinq quatrains de libre pensée du poète Omar Khayyam. L’œil non averti a beau chercher, il ne retrouve point les couleurs éclatantes du ciel tunisien. Ce qu’il découvre, en scrutant des œuvres comme «Traversée», «Métamorphose» ou encore «Ombre et lumière», ce sont plutôt des collages discrets, des nervures souvent noires striant des masses aux formes géométriques variées, de couleurs plutôt sombres et parfois des inscriptions en arabe. Or, comme elle l’explique elle-même, le support qu’elle utilise, du papier blanc, agrémenté parfois de minuscules morceaux de papier de Chine, et à même de créer le contraste des couleurs et les jeux de transparence : «Je pratique la taille douce. J’utilise la technique de l’eau forte et de l’aquatinte sur cuivre. Ma recherche est essentiellement orientée sur le rendu de la lumière».
Ce «rendu de la lumière» est également perceptible dans les six tableaux de Ahmed Hajri, même si cela ne semble pas être la préoccupation majeure de l’artiste. Réputé pour sa technique de la spontanéité autant que pour la netteté des nuances de ses couleurs, Ahmed Hajri, que d’aucuns désignent comme «primitif», nous offre, comme à l’accoutumée, des tableaux à thème, comme «La fausse alerte du séisme du 09/02/05», «Le pot de fleurs», «L’air du temps», ou encore «Le flottement», avec toujours cette touche naïve si caractéristique, cette vision enfantine qui se moque éperdument des lois de la perspective et ces visages de poupons joufflus.

Hajri, le Matisse naïf involontaire

Hajri est peut-être, comme le dit Laurent Dachin, «un Matisse naïf, involontaire se situant en deça non au-delà de la maîtrise du dessin académique», heureux de son sort, toujours émerveillé par le résultat de son travail, car créer «c’est projeter, construire, à force d’efforts patients, un monde plus grand et plus parfait que soi, un espace mental dans lequel on se sent enfin parfaitement à son aise».

Mais si Hajri se sent si bien à l’aise devant le travail accompli, c’est aussi grâce à une technique qui lui est propre, et qui consiste à mêler la réalité à l’imaginaire et à la fantaisie, ce qui, finalement, confère à ses tableaux plus de crédibilité et donc plus de force, car au-delà de la représentation de valeurs que tout un chacun peut élaborer ou comprendre, Hajri, comme tous ses compatriotes, puise dans ses origines profondes, à cette source qui leur est commune, celle du patrimoine national.
Ahmed Hajri exposera bientôt à La Soukra, à la galerie de Hend Ben Ammar.

Les abstractions de Amor Ouanès

Contrairement à Ahmed Hajri, son compatriote Amor Ouanès n’a pas recours aux expériences vécues ou observées mais au fond imaginatif exclusivement. Il ne présente dans cette exposition que trois œuvres. Difficile donc de définir clairement la formulation plastique de cet artiste connu aussi bien pour sa peinture que pour ses sculptures. Il n’en demeure pas moins vrai, cependant, qu’il conçoit, lui aussi, son travail comme un acte de création à partir de la réalité humaine. Elément déterminant, la faculté d’imitation dans les arts ne constitue pas une infériorité, loin de là, puisqu’elle relève du possible qui, lui-même, relève de l’image propre à l’homme. A ce titre, et malgré une tendance intimiste prononcée, des œuvres comme «Kaléidoscope» ou «Sans titre» nous offrent bel et bien, comme l’affirme le philosophe Yves Michaud, une illustration de cette peinture décorative propre au mouvement «Support-Surface» «qui a défendu avec énergie et engagement une peinture abstraite bien colorée, autonome, issue de processus mécaniques et automatiques, avec le souci de se démarquer de l’espace post-cubiste. A bien des égards, Amor (Ouanès) est authentiquement proche de cette peinture : il fait partie de sa génération».

Leïla Turki : tisser comme peindre

Les lecteurs de la Presse auront bientôt l’occasion de mieux connaître ce plasticien très discret mais sûr de lui, à la peinture intimiste plus par nature que par conviction esthétique.
L’expérience artistique de Leïla Turki s’inscrit dans une trajectoire peu commune. Issue d’une famille de peintres éminents et donc douée d’une sensibilité artistique presque innée, cette jeune architecte DPLG, urbaniste de formation, a longtemps représenté l’Office de l’artisanat tunisien à Paris. C’est probablement ce parcours professionnel qui l’a conduite tout naturellement à la céramique, à la mosaïque, aux bijoux traditionnels et à la tapisserie.
Plusieurs articles inspirés du patrimoine ornent délicatement la galerie Arcima.
Leïla Turki œuvre sans cesse à la promotion de la création et du savoir-faire. Son engagement porte aujourd’hui sur un projet grandiose : «Patrimoine et créativité dans les pays arabes et en Méditerranée», conduit en collaboration avec l’Alliance globale pour la diversité culturelle.
Un admirable travail en perspective qui en dit long sur la finalité de l’art, ce phénomène artistique qui guide nos faits et gestes en ce monde et qui leur imprime ce nœud relationnel caractéristique.

Rafik DARRAGI

 

 

Retour page accueil