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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie
(19 Juin 2006)

Page littéraire

 

 

Du côté des revues

Un autre regard

C’est la deuxième fois, depuis 1986, que la revue Notre Librairie consacre  un numéro entièrement à la littérature et à ses rapports avec l’Histoire. Est-ce pour ne pas réveiller de vieux démons ? Des souvenirs pénibles?

Depuis la parution en avril 2001 du livre de Rosa Amélia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche : des non-blancs aux non-aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours, paru chez Albin Michel ( Cf. La Presse du 9 avril 2003), les langues semblent se délier. Parmi les derniers ouvrages en date qui tentent de dévoiler les drames méconnus, il faut citer celui de Mélica Ouennoughi, Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier, (Ed. L’Harmattan) (Cf. La Presse du 9 Mars 2006) et celui de Serge Bilé, Noirs dans les camps nazis (Ed. le Serpent à plumes). En tous les cas, cette initiative des responsables de la revue  de compléter quelque peu l’historiographie est louable à plus d’un titre.

En effet, en donnant la parole à des romanciers et à des poètes, la revue ne vise ni à refaire l’histoire, ni à se donner une bonne conscience. Cela n’est pas du ressort du romancier, même si l’Histoire, éternelle répétition à l’image même de l’Homme,  demeure sa source naturelle.

S’ouvrir au dialogue

Car, s’il arrive au romancier de se réclamer de la vérité historique, c’est uniquement parce qu’il se réfère à des événements connus de tous et admis sans conteste. Le roman historique, en particulier, ne se tisse  pas avec les seuls fils de l’histoire. Les fantasmes de l’imaginaire y ont aussi leur rôle. L’auteur ne recherche dans son livre ni à reconstruire fidèlement un moment décisif de l’Histoire ni à reproduire ce que le romancier américain Philip Roth appelle ‘l’illusion de réalité historique’.

Ainsi, en choisissant ce thème, la littérature et ses rapports avec l’Histoire, en faisant appel à des poètes et à des romanciers, le souci de la revue Notre Librairie est autre. Organe de l’Association pour la diffusion de la pensée française, il lui incombe de réagir contre les phénomènes défavorables à la langue française issus de l’évolution constante des perceptions et de la mondialisation. Et quoi de mieux que de porter un autre regard sur l’Histoire, d’ouvrir ses colonnes au dialogue, aux  réflexions des nombreux intellectuels et chercheurs désireux de s’exprimer sur les relations interculturelles, le questionnement des identités ou encore sur le rôle de la francophonie ?

C’est ce que la revue vient de réaliser dans son dernier numéro (mars-mai 06). Quatre volets en constituent l’ossature : le premier, ‘Si l’histoire m’était contée… ‘, est constitué des études denses et touffues d’Anthony Mangeon  (‘Romans d’Afrique, philosophies de l’histoire’) ; de Bernard Terramorsi ( ‘Le fantastique et le spectre de l’histoire’) ; de Kangni Alem (‘La mémoire des traites et de l’esclavage au regard des littératures africaines’) ; de Jacques Chevrier (‘Pour Kossi Efoui, l’histoire, c’est du cinéma !’), et de Dominique Ranaivosan (‘ Fiction dans l’océan Indien: identités oubliées et mémoires blessées).

Cette dernière, chercheur associé à  l’université de Metz, analysant des œuvres post-coloniales, écrit :

« … Comme dans toutes les sociétés, le passé fait de tensions, d’antagonismes, d’alliances, de conquêtes, qui sont victoires ou conquêtes selon les uns ou les autres, est aux mains de la classe dominante qui a, entre autres pouvoirs, celui de façonner la mémoire collective par les représentations officielles d’une histoire nationale dont la fonction est d’entretenir une identité commune.» (pp.38-39).

C’est un processus, précise Dominique Ranaivoson, qui n’est pas sans risques, car il est susceptible de produire ce que l’écrivain haïtien Leslie Péan appelle ‘ corruption des représentations’ participant ‘ de la mystification qui mutile la connaissance’.

De la diversité du monde francophone

‘Histoire, histoires’, titre du deuxième volet, réunit des articles variés allant de la saga et de ses formes ( Kumari Issur : ‘La traversée des siècles : le genre de la saga’), à l’écriture de soi comme moyen déguisé pour évoquer l’Histoire( Yolaine Parisot, ‘Les écritures de soi dans la Caraïbe francophone : leçons d’histoire et lignes de vie’) . Ce deuxième volet contient l’étude de Tahar Békri : ‘Littérature et pouvoir dans la littérature arabe’. Le poète tunisien y nous fait subtilement entrevoir que le sens de la subordination et de la hiérarchie qui a caractérisé la littérature arabe depuis le VIIIe siècle  n’a pas pour autant empêché les poètes et hommes de lettres  de prôner la résistance ‘aux courants obscurantistes et aux vues monolithiques’.(p.82).

Le troisième volet, intitulé ‘Perspectives croisées’ est consacré à six études dont ‘Historiens d’Afrique’ par Elikia M’bokolo. Cet  historien, directeur d’études à l’Ehess, est auteur d’une excellente biographie de Kwame Nkruma qui vient de paraître aux Presses de Sciences Po (Paris 2006) . A noter également l’entretien avec l’écrivain Edouard Glissant, qui avoue s’intéresser à l’acte d’écriture comme outil de recherche afin de  pister «les changements possibles non seulement par rapport à soi mais aussi par rapport aux autres. L’acte d’écriture, qui est d’abord une visée vers la conception du ‘changement’, est aussi le marqueur des différentes étapes de ce ‘changement’. Par conséquent, cela ne serait une technique de réalisation d’un objet mais une tête chercheuse qui piste le ‘changement’. (p.112).

Le quatrième et dernier volet est constitué de deux inédits tirés d’ouvrages à paraître : ‘Le jour où tout a basculé’ , de Fabienne Kanor, un avant-goût de Humus, le prochain roman de l’auteur de D’eaux douces et ‘L’Exil du retour’ du poète haïtien, Anthony Phelps, tiré de La Contrainte de l’inachevé, son prochain roman.

A ces textes inédits, à ces articles de fond, et à ces entretiens révélateurs, s’ajoutent des notes de lecture d’une extrême densité, ainsi que des informations pratiques. De quoi rendre la revue Notre Librairie un reflet exact de la diversité du monde francophone.

Rafik DARRAGI

 

 

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