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Critique littéraire :

La presse de Tunisie - Lundi 27 Février 2006

Du côté des revues


Migraphonies, revue des littératures et musiques du monde, Poèmes n°5

Catharsis


Comme tous les arts, la poésie a un rôle salutaire dans la vie. En écrivant un poème, en allant au spectacle, en peignant un tableau, l’homme recherche son plaisir, mais également une manière pour s’exprimer ou se défouler, tant notre équilibre psychique dépend de cet instinct mystérieux qui nous pousse à éprouver des besoins et à mobiliser nos émotions.

Médecine de l’esprit, et donc nécessaire à la bonne marche de la cité, la poésie, comme dit Aristote, purge les esprits en provoquant une «catharsis» salutaire, purificatrice.
Patrick Navaï, le directeur de la revue Migraphonies, est lui-même poète; et bien entendu, il n’a jamais douté de ce pouvoir curatif de la poésie. Dans son éditorial du numéro cinq, qui vient de paraître, il écrit:
«Salvatrice, la poésie l’est par essence. Par le pouvoir qu’elle détient de nous mettre à nu devant le miroir, de nous extraire du tombeau dans lequel nous nous sommes couchés avec résignation. Salvatrice, elle l’est aussi en redonnant le temps à la promesse et au don de soi.»
Et comme les précédents numéros, cette livraison entièrement consacrée à la poésie, séduit par sa richesse et sa diversité. Elle nous offre des facettes multiples et variées de la pratique poétique, appelant chacune des réflexions toujours recommencées.
Ainsi, c’est avec un accent particulier et une élégance raffinée que notre compatriote Amina Saïd égrène des moments nostalgiques :
tu fus mon temps heureux
quand le temps m’était heureux
quand le vent murmurait
ses versets à la première aube…
nous n’avons de lieu
que dans l’absence de lieu
nous cherchons les mots
essentiels qui nous inscrivent
dans le discours troué du monde
Et qu’est ce donc que l’art d’écrire, le grand art, sinon cette constante recherche des mots ‘essentiels’? Cette magie déroutante du verbe, cette manipulation du mot qui vous laisse perplexe quant à l’ultime message de l’auteur ? Bien que réduite à un seul poème, «Pèlerin de l’insondable», la contribution de Tahar Békri s’inscrit dans cette perspective :

Je te nourris absence des lueurs du crépuscule
rompu aux adieux des couchants le clair-obscur
bravant les adjurations de l’horizon
ces départs immobiles scellés par l’astreinte
cendre après cendres contre feux mouvants

Faut-il le souligner ? Comme chaque poète dans ce numéro aménage la présentation de l’écriture poétique à sa propre convenance, en toute liberté, cette amplitude hugolienne de la versification devient de plus en plus rare.
Pèlerin, pèlerinage, quête du sens de l’existence et ferveur spirituelle, autant de thèmes que nous retrouvons dans les méditations sur la mort de l’iranien Yadollah Royaï, tirés et traduits de son livre Septante Pierres tombales :

Pèlerin !
Le jour où tu nous quittes
C’est la sécheresse
Qui découvre la terre.

La mort est omniprésente dans le bel hommage rendu par le poète Roland Husson à l’Argentine Alfonsina Storni, «poétesse de l’amour, sachant dire son attirance, son ivresse, sa folie et sa désillusion» et qui s’est finalement suicidée en mer. Dans son poème La Compassion du cyprès, elle apostrophe l’humanité :

Voyageur : ce cyprès qui se dresse
A un mètre de tes pieds et au sommet duquel
Un petit oiseau chante ses amours
Possède une âme fine sous une écorce dure.
Il s’élève si haut depuis le sol
Pour te donner une vision immaculée
Que si ton regard cherche sa cime
Tu butes, humain, contre le ciel.

Et Roland Husson de citer, fort à propos, cette élégie composée par la chanteuse Mercedes Sosa, «dont le dernier couplet touche tous les Latino-Américains» :

Te vas alfonsina con tu soledad
Poemas nuevos fuiste a buscar
Una voz antigua de viento y de sal
Te requiebra el alma y te esta Ilamando
Y te vas hacia alla como el suéno dormido
Alfonsina vestida de mar
Dans ce copieux numéro de Migraphonies, la poésie s’échappe vers l’infini. «Elle nous emmène au port, elle nous fait prendre la mer». La note exotique, les pulsions de dépaysement, le rêve et l’étonnement toujours renouvelé qu’elles suscitent, c’est la poétesse Patricia Laranco, qui les appréhende sur l’île Maurice, et Si «Litanies» de Jacques Lovichi semble s’accommoder de confortables certitudes :
Aboutissement
fraîche résurgence
potentialité
cachée
depuis l’aube des temps
je te salue
Rose épanouie
Qui n’a pas encore d’épines
Brimborian d’infini
Résumé de l’histoire du monde…
Je te salue

En revanche Jacques Ancet, dans «L’identité obscure», préfère souligner la suspension des certitudes, la fuite des évidences tandis que le poète et calligraphe chinois, Shi Bo prend sa propre vie à témoin, pour rendre un vibrant hommage à la création poétique qui, dans sa diversité, a su lui rendre son exil moins amer.
Totalement dédiée aux voix contemporaines, reflet de la diversité poétique d’aujourd’hui, et passerelle entre les formes d’expression, Migraphonies est une revue dont l’écriture et la construction ne trahissent pas le propos. Aux nombreux poèmes et textes inédits d’une grande variété s’ajoutent des entretiens révélateurs comme cet «Entretien avec Jean-Pierre Luminet», des notes de lecture d’une extrême densité, ainsi que des informations pratiques. Dans la rubrique «Regards sur les parutions», par exemple, nous apprenons avec plaisir, la parution de l’étude de notre compatriote Ridha Bourkhis, Les poètes de la plus haute tour, à propos de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Lamartine et Hugo, aux Med Ali éditions.
Que dire en conclusion sinon que c’est un baume que de feuilleter cette revue? Devenue aujourd’hui une référence de l’actualité littéraire et artistique, Migraphonies a toujours pour ambition de dissiper l’incompréhension entre les individus par les voies que balisent la tendresse, l’esprit de tolérance et l’amour d’autrui. Patrick Navaï ne disait-il pas dans l’éditorial du premier numéro «Pour nous, fonder et animer une revue implique le fait d’aimer le monde et les êtres qui le peuplent» ?
Est-ce pur hasard? Cette célébration de la poésie contemporaine sous ses formes multiples et variées à l’infini, coïncide avec la 8e édition du Printemps des Poètes, qui aura lieu dans quelques semaines (du 4 au 12 mars 2006) sur le thème «Le Chant des villes».

Rafik DARRAGI
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Migraphonies, Revue des littératures et musique du monde, Poèmes, Numéro 5, 49, rue Daguerre 75014, Paris, 151 pages.

 

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