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Critique littéraire :
La Presse Littéraire (lundi 16 Octobre 2006)
Catharsis
Alexandre questionna Diogène :
-Quand reconnaît-on l’ami véritable
?
Il répondit :
-Dans l’épreuve. Quand les jours sont heureux
tous sont des amis.
Ces paroles, rapportées par Abû Hayyân
al-Tawhîdî ( Al-Sadâqa wa-l-sadîq),
illustrent on ne peut mieux «la substantifique
moëlle» du nouveau roman de Waciny Laredj
Le Livre de l’Emir qui vient de paraître
chez Sindbad/Actes Sud.
Waciny Laredj est né à Tlemcen en 1954.
Il a été professeur de littérature
moderne à l’université d’Alger
jusqu’à 1994, date à laquelle il
s’installa à Paris. Il y enseigne actuellement
la littérature arabe (université Paris
III-Sorbonne nouvelle). Il est l’auteur de plusieurs
romans en langue arabe, dont quatre ont déjà
été traduits en français : La Gardienne
des ombres (Eden, 2002), Le Miroir des aveugles (Golias,
1998), Fleurs d’amandiers (Sindbad/Actes Sud,
2001) et Les Balcons de la mer du Nord (Sindbad/Actes
Sud, 2003), qui obtint à sa sortie le Prix du
roman algérien (2002) et le Prix des libraires
d’Algérie (2006). Waciny Laredj a également
publié en français un essai : Kabylie
: la lumière du sens (Golias,1998).
Fait
exceptionnel, Le Livre de l’Emir parut, pour la
première fois, en mars 2005 dans plusieurs journaux
arabes ( Nahar, Safir, Ahram, Doustour, Raya…),
dans le cadre d’un programme initié par
l’Unesco, avant sa sortie officielle, en mai 2005.
S’inspirant de l’histoire algérienne,
il tranche avec les précédents ouvrages
de Waciny Laredj, qui avouait à notre amie et
collègue C. Oumhani dans la revue Encres vagabondes
(2003) :
«J’écris… des romans qui sont
très rattachés à l’actualité
comme La gardienne des ombres, Le miroir des aveugles.
On ne peut pas se taire face à certaines situations.
Il faut avoir son écriture mais surtout apporter
son témoignage d’intellectuel, d’écrivain."
Et effectivement, le dernier ouvrage paru en France,
Les Balcons de la mer du Nord, est on ne peut mieux
«rattaché à l’actualité».
Il retrace, en effet, l’itinéraire initiatique
d’un sculpteur et peintre algérien, Yacine,
qui, par peur des représailles, avait quitté
l’Algérie alors en proie à la violence,
pour se retrouver ensuite à Amsterdam enquêtant
sur la disparition mystérieuse de sa première
femme, Fitna. Mais Waciny Laredj n’est pas homme
à oublier l’apport de l’Histoire,
cette éternelle répétition à
l’image même de l’homme, pétrie,
pour ainsi dire, de la même glaise que celui qui
la façonne et la gère. Il n’ignore
pas qu’elle demeure la source inépuisable
pour l’écrivain soucieux, comme lui, de
mettre en valeur un épisode de son patrimoine
national. Faut-il s’étonner, dès
lors, de découvrir que le héros de son
nouveau livre, l’Emir Abdelkader, est un fervent
admirateur d’Ibn Khaldoun ?
«Abdelkader étendit la main vers la Muqaddima
d’Ibn Khaldoun. Sur les pages de l’ouvrage
il avait inscrit de nombreuses observations. Le livre
lui avait été apporté du Maroc
par un bouquiniste inconnu, qu’il avait vu entrer
sous sa tente à l’heure de la sieste ;
l’homme l’avait déposé sur
ses genoux en lui répétant: “Lis-le
et tu me remercieras, ou bien maudis-moi si tu n’y
trouves pas de quoi te désaltérer.”»
(p.69)
Le Livre de l’Emir est donc un roman historique
qui, sans faire remonter à la surface les souvenirs
douloureux d’une période sanglante, redonne
vie au grand chef de guerre algérien, l’Emir
Abdelkader, depuis ses premiers exploits guerriers jusqu’à
sa reddition et son exil en France. C’est un livre
agréable à lire, bien structuré,
et surtout riche d’enseignements, car, comme tout
bon roman historique, il éclaire au passage la
réalité politique et humaine sous-jacente.
Sans faire montre d’une partialité trop
évidente, sans verser dans le sensationnel, l’auteur
met en exergue la profonde fraternité unissant
deux figures historiques, le chef algérien et
son ami, Mgr Dupuch, le premier archevêque d’Alger,
et, adroitement, developpe côte à côte
l’élément biographique et la documentation
historique qui est, il faut le souligner, précise
et fort étendue.
Ce
livre a de quoi surprendre tant par sa forme que par
le message qu’il est censé transmettre.
Il commence et se termine par deux chapitres où
l’auteur, par l’intermédiaire d’un
narrateur, Jean Maubé, relate un événement
historique avéré : le transfert à
Alger, en 1864, des cendres de Mgr Dupuch. Cette structure
se veut symbole de l’étroite relation que
cet homme d’église a entretenue sa vie
durant avec l’Emir Abdelkader, qu’il rencontra
pour la première fois en 1841, lors de pourparlers
portant sur des soldats français capturés.
Pour des raisons évidentes que le lecteur comprendra
aisément, Waciny Laredj a fait de cette amitié
la trame de son livre.
Il faut dire que pour Mgr Dupuch, pionnier du dialogue
entre les religions et les cultures, l’Algérie
a été plus qu’une simple étape
initiatique dans son itinéraire d’homme
d’église. Animé par cette noble
vertu qui fait compâtir aux peines du prochain,
cette charité chrétienne clé de
voute des rapports humains, il n’oublia pas son
ami détenu à Pau puis à Amboise.
Il lui rendit visite plus d’une fois et plaida
avec ferveur sa cause auprès des autorités
françaises et de l’opinion publique, jusqu’à
sa libération.
L’ouvrage ne prétend pas être une
biographie de l’Emir Abdelkader, encore moins
une version fidèle de l’historiographie
officielle. Waciny Laredj semble surtout soucieux de
décrire avec minutie les méandres qui
ont conduit cette éminente figure algérienne
à une prise de conscience que l’on pourrait
identifier à un signe de la catharsis en cours.
Au prince Louis Napoléon qui lui offrait une
épée avec ces mots :
“Heureux de vous offrir cette épée,
je sais d’avance que vous ne la tirerez pas contre
la France.”
L’Emir Abdelkader répondit :
«Aujourd’hui, je ne suis plus de ceux qui
ont recours aux armes. Dans mes prières, j’implore
Dieu en faveur de votre Altesse et de votre grand pays.
Quant aux événements qui se déroulent
là-bas, sur cette bonne terre, Dieu seul sait
ce qui adviendra ; je souhaite seulement que ce soit
pour le bien de tous.» (p.505)
La
démarche de Waciny Laredj est louable à
plus d’un titre. L’œuvre, en effet,
non seulement nous livre des attitudes et des prises
de positions patriotiques, militaires et politiques
d’une valeur inestimable, mais elle témoigne
également d’une vision humaniste, d’un
élan généreux pour bannir la méfiance
et rapprocher les peuples :
«Comment faire confiance à un roumi venu
nous faire la guerre ? demande un chef de tribu à
l’émir Abdelkader, «il a incendié
nos récolte, pillé nos biens, enlevé
nos femmes, et, aujourd’hui, il nous propose une
paix où nous avons plus à perdre qu’à
gagner?»
Conscient de l’évolution de la guerre,
de la force des ennemis — Abdelkader luttait sur
deux fronts : contre le sultan du Maroc et contre les
forces françaises — soucieux de l’intérêt
de son peuple après la défaite d’Oran,
l’émir qui aspire à conclure la
paix des braves avec le général Desmichels,
répond :
- On juge les gens à leurs actes. Desmichels
semble sincère dans ses propositions : il avait
libéré les prisonniers comme il l’avait
promis…(p.116)
Peu avant sa libération, l’émir
écrivait à son ami, Mgr Dupuch, les mots
suivants :
«Salut à celui que nous chérissons
tous comme un père, à notre ami très
cher Mgr Dupuch, l’ancien évêque
d’Alger. Lui seul connaît l’affliction
de nos cœurs, nos privations et nos besoins. Il
sait comment alléger le poids des peines et des
souffrances. Que la paix soit avec toi.» (p.476)
L’auteur ne verse pas dans la banalité.
Certes, il y a pluralité de lectures car il prend
soin d’exposer les différents points de
vue, mais à aucun moment les valeurs sacrées,
comme l’attachement à la terre, à
la religion, la lutte pour la liberté, ou encore
la glorification de l’amitié, ne basculent
dans la démystification.
A vrai dire, cet ouvrage touche un sujet très
sensible, en cette période pleine d’effervescence
où l’humanité toute entière
appréhende un «choc des civilisations»
aux conséquences incalculables, mais parce qu’il
ambitionne, à sa manière, de dissiper
l’incompréhension entre les peuples et
qu’il semble insister sur ce qui unit et non sur
ce qui sépare, nous pensons que cet ouvrage,
malgré le caractère historique et donc
neutre qu’il voudrait assumer, a valeur de message.
Dans la lutte patriotique, le champ d’action n’est
point immuable ; il varie selon les circonstances. La
catharsis qui a transformé l’Emir Abdelkader
est, comme dit le poète, «un message de
demain et de toujours». Puisse-t-il être
entendu!
R.D.
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Waciny Laredj, Le Livre de l’Emir,
Sindbad/Actes Sud, La Bibliothèque arabe, traduit
de l’arabe (Algérie) par Marcel Bois, 544
pages.
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