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Littérature:

Lundi 20 Septembre 2004

Une enfance tunisienne de Nicole Jean

Ce fond d'oubli

Par Rafik DARRAGI

Le livre de Nicole Jean, Une enfance tunisienne, qui vient de paraître aux éditions l'Harmattan, se présente comme une biographie partielle, le désir de la narratrice de raconter son enfance et ses années de collège, passées en Tunisie durant le Protectorat, entre 1943 et 1954, d'abord dans la ferme parentale, à Bou Arada, puis en banlieue sud, à Saint-Germain (aujourd'hui Ezzahra) dans la villa de ses grands-parents.

Mais, à bien le lire, ce livre est plus qu'une somme de souvenirs, une description factuelle d'une tranche de vie, car au-delà de l'anecdote et des faits historiques, ce qu'il nous offre, en vérité, c'est l'expression d'un besoin de témoigner, et en même temps, une formidable prise de conscience, l'éveil de l'esprit critique d'un enfant longtemps tenu en laisse par des parents droits mais rigides :

" …de l'école au collège, puis au lycée s'est introduite, comme en catimini d'abord, puis, par la force des choses, avec une grande violence, une autre vision du monde, qui m'a conduite à remettre en question celui dans lequel je vivais, me préparant à vivre aux antipodes de cette société traditionnelle". (p.11)

Ce terme "traditionnelle" se veut certainement un euphémisme car il s'agit en réalité de la société coloniale, une société profondément imbue de ses valeurs racistes, constamment repliée sur elle-même, et qui a longtemps régné sans partage sur la Tunisie. Perçue par un enfant innocent dans le décor de la Seconde Guerre mondiale puis durant la lutte pour l'indépendance, elle n'en apparaît que plus cruelle, plus injuste. En effet, de subtils décalages dus à cette innocence amplifient parfois l'événement ; ainsi en est-il de l'assassinat du regretté Ferhat Hached :

" Un matin pluvieux de décembre, un des deux garçons de la classe qui vient de Mégrine, à trois ou quatre kilomètres de Radès, à bicyclette, nous raconte un événement bien étrange, pour notre société apparemment sans bavure. Alors qu'il s'approche du pont de chemin de fer sous lequel il passe chaque matin, il voit une voiture arrêtée au bord du fossé, sur la gauche. Des policiers l'entourent, mais il a tout de même le temps d'apercevoir un homme mort, et il peut entendre qu'il s'agit d'un syndicaliste,
Farhat Hached.

… ce jour de décembre 1952, j'ai tôt fait - comme mes camarades- d'oublier cette affaire." ( p.198)

Une enfance en Tunisie est, certes, de bout en bout un témoignage, mais à cause de ces décalages judicieux, la deuxième partie de ce livre nous semble beaucoup plus attrayante. Bien que les six premières années de son enfance dans la ferme de ses parents constituent des moments de découverte privilégiés pour la narratrice, la perception de la logique des adultes reste impénétrable. Or tout le charme de ce beau livre qui se lit, précisons-le, d'une seule traite, réside, en grande partie, dans ce cheminement qui a fait naître chez la narratrice cet irrésistible désir de témoigner.

Ainsi donc, grâce aux cours de français et de philo, grâce aussi à d'éminents professeurs comme Albert Memmi ou François Châtelet, l'esprit critique de la jeune fille s'éveille ; et bientôt des fissures ne tardent pas à lui apparaître dans les valeurs étriquées de la société coloniale qui l'entoure.

Surmontant ses préjugés, encouragée par ses nouvelles lectures, la jeune Nicole se lie d'amitié avec Ouarda, une camarade de classe, au destin tragique. Toutes deux découvrent alors des courants littéraires et philosophiques jusqu'ici insoupçonnés, tout à fait conformes aux valeurs dont elles ont " obscurément besoin de trouver la formulation " et qui déclenchent chez elles, on s'en doute, l'enthousiasme et l'émerveillement. Plus que tout autre courant, c'est le surréalisme qui les a le plus fascinées, non pas tant parce que ce courant appelle à " la nécessité de traduire la réalité profonde du psychisme" ou parce qu'il insiste sur l'importance de la psychanalyse, mais simplement parce qu'il proclame " l'affirmation du principe de plaisir opposé au poids de la vie quotidienne et à son ennui. " (p.219). Désormais leurs livres de chevet seront Nadja, Aurélien, puis les Nourritures terrestres et l'Etranger.

Comment en serait-il autrement pour cette adolescente studieuse, constamment poussée par un puissant sentiment de double appartenance, profondément consciente d'être "la troisième génération née sur cette terre nord-africaine, viscéralement attachée à elle " ? Devenue adulte, exilée volontairement au Maroc puis en Algérie, avec le recul des années, Nicole Jean s'interroge donc aujourd'hui sur les exactions et les spoliations commises en Tunisie:

"Comment pouvions-nous imaginer que ceux que nous avions chassés puissent ne pas revendiquer d'y revenir ?" (p. 49)

Et précisément, parce que cette pertinente question demeure toujours sans réponse, et qu'elle hante la narratrice dix-huit ans après son retour définitif en France, une France qui lui demeure jusqu'à ce jour étrangère, " parce qu'il lui manque furieusement les odeurs, les bruits, les couleurs du pays natal ", (p10). Une enfance en Tunisie témoigne d'un irrésistible besoin de lutter contre ce "fond d'oubli" dont parle Marguerite Yourcenar, sur lequel, "comme les nuages dans le ciel vide", se dissipe notre misérable condition humaine.

R.D.

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Nicole Jean, Une enfance tunisienne, l'Harmattan, 240 pages.

 

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