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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 16 Décembre 2002
Littérature
Vient
de paraître
«La
Palestine comme métaphore» de Mahmoud Darwish «L’horizon
incendié» De Tahar Bekri
«Le
poème de Tyr»—De Abbas Beydoun
Ce
morceau du ciel
Par
Rafik Darragi
Dans
La Palestine comme métaphore, publié par actes
Sud, le poète palestinien Mahmoud Darwish avouait :
«Dans
mon dernier recueil je dis que j’ai un seul rêve : en
trouver un. Un rêve, c’est un morceau du ciel en chacun
de nous. Nous ne pouvons pas être totalement pragmatiques,
totalement réalistes. Nous avons besoin d’un peu de
ciel pour trouver l’équilibre entre le réel et le rêvé.
Le rêve est la région de la poésie».
Cette quête qui anime de nos jours certains de nos poètes,
ce désir d’équilibre, a le mérite, si mérite il y a,
de les mettre en première ligne sur la scène sociale
puisqu’elle leur donne la possibilité d’agir, selon
leur vocation même, en témoins de leur temps, et de
proposer une éthique, dans une critique à peine déguisée
quand elle n’est pas franchement délibérée, d’une société
où tout semble programmé à l’avance, souvent pour le
pire. Nous avons choisi, à cet effet, trois poètes arabes,
trois grandes figures de la modernité littéraire : Mahmoud
Darwish, Tahar Bekri et Abbas Beydoun.
Dans les cinq entretiens qui constituent La Palestine
comme métaphore et dont quatre sont traduits de
l’arabe et un de l’hébreu, Mahmoud Darwish souligne
une fois de plus l’élément biographique, la prise de
conscience identitaire et son rôle dans l’engagement
politique personnel; mais à cela s’ajoutent de nombreuses
réflexions sur les interactions de la vie moderne, la
culture arabe contemporaine, Israël, le sionisme et
évidemment le processus de paix, c’est-à-dire la quête
du rêve, seul moyen de parvenir à l’accomplissement
total du destin :
«J’ai
trouvé que la terre était fragile, et la mer, légère;
j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent
point pour fournir un lieu au lieu.(...) N’ayant pu
trouver ma place sur la terre, j’ai tenté de la trouver
dans l’histoire. Et l’histoire ne peut se réduire à
une compensation de la géographie perdue. C’est également
un point d’observation des ombres, de soi et de l’autre,
saisis dans un cheminement humain plus complexe».
Cette quête du rêve chez Tahar Bekri, notre poète national,
est d’un autre registre; elle est plutôt «quête de vision»,
celle de l’aède et du barde qui éclaire sa société.
En exergue de son dernier recueil, L’horizon incendié,
qui vient de paraître aux éditions Al Manar, cette lumineuse
citation de Lao Tseu : «mieux vaut allumer une bougie
que maudire les ténèbres», un conseil donc, ou plutôt
une devise, un motto, qui court en filigrane dans cette
série de poèmes courts, incisifs, d’une structure identique,
sans ponctuation, des poèmes de huit vers dont le dernier
se trouve détaché, ostensiblement mis en valeur comme
s’il était le plus prégnant, comme s’il résumait, à
lui seul, tout le poème :
Et
l’éblouissement
Noué dans les blessures
Il remontait l’ocre terre
Captif des plantes prémonitoires
Crânes de singes et plumes dérisoires
Ecorces rares et racines pourrissantes
Il s’abreuvait de paroles savantes
Eprouvé par les marchands de sommeil.
L’horizon incendié n’est pas sans rappeler une autre
œuvre de Tahar Bekri, Les songes impatients :
même enchevêtrement de sentiments et de rêves, mêmes
caractéristiques stylistiques et structurelles, même
pouvoir incisif, enfin mêmes préoccupations, même si,
dans ce recueil, l’accent est plutôt à l’effort à la
persévérance : «Comment pourrait-on parvenir à la
perle/en regardant simplement la mer?» (Rûmi).
Le recueil de Abbas Beydoun, le poème de tyr,
peut apparaître lui aussi une quête du rêve, dans la
mesure où l’intention principale du poète est de chercher
sa propre image telle qu’elle serait indéfiniment projetée
à travers la ville de Tyr; une vraie gageure, en somme,
ne serait-ce qu’à cause du halo qui entoure forcément
les préjugés et les idées préconçues :
«Entre
la pierre et l’eau, nous avons ruisselé comme le fer
fondu. Et toujours, nous voyions nos rêves, que nous
ne pouvons méconnaître, assassinés.
Et nous pleurons sur les rivages avec le cœur de la
pierre vraie».
Le
regard oblique
Abbas Beydoun est un poète et critique libanais connu
pour sa rigueur et son exigence. Il a déjà écrit Critique
de la douleur, Cimetière de verre, Les
visiteurs du premier hiver et Chambres. Sa
fresque glorifiant Tyr est certes, avant tout, un chant
poétique vibrant mais elle est également un regard oblique
sur sa société :
Par
toi passent les soldats en fuite
et de tes fenêtres
ils tirent sur les gens dans les marchés
Ainsi tes imams, tes juges et tes chefs
sont passés par les armes
tandis que tes pauvres fouillent les poissons morts
à
la recherche du sel de leur nourriture.
Ce
qui, indirectement, souligne et amplifie davantage cette
quête de l’absolu, du rêve impossible.
Sans prétendre jouer aux Cassandre, nous pensons, en
cette période où l’humanité, consciente qu’elle court
droit vers la désintégration de ses valeurs, tente de
codifier ce qui apporte le Bien et ce qui crée le Mal,
que cette quête du rêve, ce «morceau du ciel en chacun
de nous» dont parle Mahmoud Darwish, est un trait
fondamental, hautement significatif; il révèle ce besoin
latent en chacun de nous, d’aspirer à un monde meilleur,
un monde merveilleux où la tragédie ne soit pas toujours
omniprésente.
R.D.
Mahmoud
Darwish, La Palestine comme métaphore, entretiens
traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu
par Simone Bitton, actes Sud, collection Bebel, 190
pages.
Tahar Bekri, L’horizon incendié, El Manar, collection
poésie du Maghreb, 72 pages.
Abbas Beydoun, Le poème de Tyr, Sindbad actes
Sud, 58 pages.
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