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La Presse littéraire (12 Maï 2008)

Colloque
                 Les changements sociaux en Tunisie (1950-2000)                                 

 

Par Rafik DARRAGI

Le colloque eut lieu à Tunis en octobre 2002. Les actes ne furent publiés que fin 2007. Cet intervalle en littérature peut paraître insignifiant mais lorsqu’il s’agit d’un travail socio-anthropologique portant sur un sujet aussi actuel que les changements sociaux en Tunisie, un tel retard est certainement préjudiciable. Mais ainsi va le monde; éditer un ouvrage scientifique n’est guère facile de nos jours. Les actes, intitulés Les Changements sociaux en Tunisie (1950-2000), viennent donc de paraître. Ils comptent une vingtaine d’interventions. Hommage soit donc rendu aux efforts du professeur Laroussi Amri, de l’Institut supérieur des sciences humaines de Tunis, pour sa persévérance. On lui saura gré d’avoir rassemblé et introduit, d’une façon claire et méthodique, des textes qui abordent le changement social dans notre pays sous des angles divers. Soucieux d’éviter « le risque de privilégier le lecteur académique au détriment de l’homme d’action, le décideur et l’acteur inscrit dans une logique de transformation sociale à partir des travaux des scientifiques » (p.17), Laroussi Amri s’est efforcé tout d’abord de retracer la genèse de ce travail collectif. Il mit adroitement en exergue les principaux événements historiques qui ont marqué la scène sociale tunisienne. C’est grâce à ce travail préliminaire et à un souci constant de réduire « l’apparent éloignement qui distancie les communications » (p.329) de ce colloque, que les diverses contributions paraissent plus prégnantes pour le non-initié. Quiconque suit de près l’évolution de la Tunisie en termes de croissance, de distribution des revenus et d’avances sociales ne manque pas d’être frappé par le parcours accompli en l’espace de quelques années. Bien que depuis 2002 les stratégies sociales et culturelles liées au développement territorial de notre pays aient encore évolué, "le social" étant une constante de la gestion nationale, cette nouvelle étude est néanmoins d’actualité. Int itulée «Eléments de structure», la première partie—le livre en compte quatre — concerne en premier lieu la famille, cette «citadelle» qui, selon le professeur Lilia Ben Salem, reste, malgré les bouleversements et les aspirations au changement, «le noyau central de la sociabilité… habitée par l’idéologie patrilinéaire » (p.59). Ce qui nous rassure, bien évidemment. Dans cette même partie, Chiha Gaha, maître de conférences à l’Institut supérieur de gestion de Tunis, aborde le problème de « la structuration sociale » pour mieux analyser les capacités de la Tunisie à relever les défis que pose aujourd’hui la mondialisation. Quittant les sentiers battus, il préfère, en particulier, chercher «à dire quelles seraient les principales caractéristiques sociales permettant à un pays donné de réussir son entrée dans la mondialisation» (p.61).La deuxième partie, plus longue, inclut, entre autres, la contribution, fort instructive, de la sociologue Sonia Hamzaoui qui s’est intéressée aux pratiques culinaires, ces menus plaisirs du palais, pour analyser certains changements sociaux, dans la mesure où "la cuisine elle-même change aussi au même titre que les langues et les cultures" (p.97). Delphine Cavallo, attachée à l’IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain), articule son analyse autour du partenariat social, ses réflexions se situant " à la croisée d’institutions qui ont été formalisées et normalisées par la politique, et d’une notion portée par ces acteurs (i.e, Etat, organisation patronale et syndicat des travailleurs) et définie a priori par le fonctionnement de ces instances" (p.81).A l’instar de sa compatriote de l’IRMC, Delphine Cavallo , mais dans un autre registre, celui de l’anthropologie sociale, Katia Boissevain évoque longuement les changements urbains liés aux nouvelles fréquentations des sanctuaires de Sayyda Manoubiyya à Tunis. Dans la troisième partie, intitulée «Acteurs individuels et locaux…», citons le travail de l’urbaniste Nabil Smida où il souligne l’évolution de l’espace résidentiel qui s’étend de plus en plus au nord de Tunis, et dont l’originalité, dit-il, réside surtout dans « sa structuration des lignes de partage sociales et urbaines» de la capitale. Une œuvre magistrale Chargé de recherche au Cnrs, Pierre-Noël Denieuil connaît bien la Tunisie active. Sa contribution dans ce volume, «Interventions de l’Etat et appuis institutionnels aux acteurs du développement local», n’est pas sa première étude sur notre pays. Il a déjà écrit Les entrepreneurs du développement, essai sur l’ethno-industrialisation de Sfax en Tunisie en 1992 et Femmes et entreprises en Tunisie, aux éditions L’Harmattan (Cf. La Presse du 18 août 2005), mais cette fois Pierre-Noël Denieuil a recours à la lecture comparative pour mieux illustrer son sujet. C’est une longue contribution fort bien documentée, écrite dans un style limpide. Loin de se limiter à la collecte des chiffres et des études de statistiques, l’auteur y fait preuve d’un esprit comparatif fort louable lorsqu’il met «en miroirs» les cas où, en Tunisie comme au Maroc, le changement social, c’est-à-dire la transformation de la société, s’est opéré selon un processus qui s’appuie essentiellement sur "les formes de tradition et sur des configurations sociales existantes, qu’il vient recomposer" (p.193).Enfin, dans la quatrième et dernière partie, partant des systèmes de valeur de son pays, illustrés par quatre exemples, le sociologue italien Enzo Pace, de l’université de Padoue, s’est efforcé de "raisonner sur le concept de changement social comme transition". Au contraire du cheminement de la nature qui veut que «rien ne se crée, rien n’est détruit, tout se conserve en se transformant», celui du social est différent dans la mesure où «la conservation est synonyme de continuité d’un conflit — conflit qui a pour objet des valeurs comme l’égalité des droits, la justice sociale et la participation effective aux décisions politiques — entre les pouvoirs, les intérêts et les idéologies» (p.283). Son constat final est le suivant: "La transition nous montre…le port de départ mais elle ne nous fait pas entrevoir quelle sera notre destination finale: probablement et simplement parce que les accostages n’existent peut-être pas, ni quand on parle de société ni dans l’analyse sociologique. Tout va de l’avant (panta rei)" (p.290).Bien entendu, d’autres contributions, non moins importantes, figurent dans ce travail collectif et faute d’espace, il nous est impossible de les mentionner toutes; chacune néanmoins apporte sa pierre à l’édification d’une œuvre magistrale qui, nous n’en doutons point, ne manquera pas de se révéler une source précieuse d’informations, riche d’enseignements pour tout un chacun.

R.D.

Les Changements sociaux en Tunisie 1950-2000, Actes du colloque international, Institut supérieur des sciences humaines, Université El Manar, Tunis, 22-25 octobre 2002, sous la direction de Laroussi Amri, L’Harmattan, Paris 2007, 332 pages.

 

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