Retour page accueil

 

Critique littéraire :

La Presse du vendredi 3 mars 06

Culture

Beaux-livres


Voyage en Tunisie 1850-1950 de Hafedh Boujmil et Claude Canceil (Nirvana Ed.)


Charmes et mystères de l’Orient tunisien


Nirvana est une jeune et dynamique maison d’édition tunisienne qui compte déjà à son actif plusieurs ouvrages de valeur, dont Sans Contraintes : L’Islam au Féminin, de Jélila Béhi qui obtint le Prix Zoubeïda-Béchir des Etudes féminines 2003, et La Maison sur la colline de feu Hédi Zarrouk, Comar d’or l’an dernier, et dont un hommage lui sera rendu aujourd’hui à l’espace Clairefontaine (voir, par ailleurs, la présentation de cet hommage).
Voyage en Tunisie 1850-1950, qu’elle vient de publier, est un très beau livre qui fait honneur à l’édition tunisienne. Fruit d’une collaboration entre Hafedh Boujmil, le jeune directeur de Nirvana, et Claude Canceil, auteur de la présentation des photographies, il réunit une série de commentaires et extraits de récits — onze textes exactement — agréablement illustrés de cartes postales et d’aquarelles datant du début du siècle dernier.
Comme l’écrit dans la préface Serge Degallaix, ambassadeur de France à Tunis, nombreux sont les écrivains qui ont succombé au charme naturel de la Tunisie :
«De Homère à Serge Moati en passant par Guy de Maupassant, Gustave Flaubert, André Gide ou Georges Duhamel, nombreux ont été les écrivains célèbres qui ont célébré les charmes et les mystères de cet Orient tunisien».

Carnets de voyages

Pourtant, Hafedh Boujmil et Claude Canceil ont préféré s’éloigner des sentiers battus et inclure, au contraire, des textes d’auteurs méconnus comme Camille Mauclair et Henri Lorin, ou d’illustres voyageurs, sans prétention littéraire, comme l’archiduc Louis Salvator, Henry Dunant, premier Prix Nobel de la Paix, ou encore Charles Lallemand, polytechnicien de renom et aquarelliste de talent. Ils avaient tous sillonné la Tunisie de long en large. Un choix qui s’avère en fin de compte judicieux, car que sont donc ces carnets de voyages et ces observations sinon des témoignages directs, des reportages pris sur le vif ? Qu’on lise, à ce propos, la délicate Notice sur la Régence de Tunis : Coutumes et superstitions des juifs de Tunis, qu’Henry Dunant nous livre dans un style léger et truculent. Qu’on suive Camille Mauclair dans ses flâneries à travers Tunis ou l’abbé P.Bauron dans son long périple qui l’a mené de Carthage jusqu’aux confins du Sahara. Voici comment la ville de Houmt-Souk apparut à Charles Lallemand pour la première fois :
«L’arrivée à Houmt-Souk, par terre, est idéale. C’est tout à fait la ville d’Orient telle qu’on se la figure. Une ville aux terrasses blanches, au-dessus de laquelle se balancent de nombreux palmiers. Telle la ville orientale classique» (p.156).
Vecteur d’unité par excellence, l’illustration par le biais exclusif de cartes postales et d’aquarelles joue dans ce livre son rôle pleinement, car si l’on s’en réfère au choix des auteurs, on notera que ce kaléidoscope, issu du même creuset, converge tout naturellement selon une seule thématique : les pérégrinations à travers la Tunisie d’antan, plus précisément la Tunisie de la Régence.

Des cartes postales innocentes

Contrairement à certains ouvrages illustrés inspirés plus par la souffrance d’un peuple que par l’exotisme du pays, comme Etat de siège, poème de Mahmoud Darwich et photographies d’Olivier Thébaud, ou encore Images d’Algérie, une affinité élective, du sociologue Pierre Bourdieu, Voyage en Tunisie 1850-1950 ne fait pas remonter à la surface les souvenirs douloureux de la période coloniale. Jaunies par le temps, les illustrations occultent ce passé, ne soulignant que l’aspect pittoresque, exotique à l’extrême, d’une période où la vie semble si simple, si proche de la nature. Des cartes postales innocentes, qui se contentent de figer le geste et d’immortaliser l’attitude, sans plus. Grâce en grande partie à la sincérité de la création purement artistique qui a animé les deux auteurs de ce livre, elles semblent défier le temps et enrichir la mémoire collective. Et si le passé colonial y semble bel et bien oublié, c’est grâce à cette douce nostalgie qui s’en dégage. Des automobiles et des tramways datant d’un autre âge, des villes et des villages, des paysages naturels perdus à jamais, des femmes et des hommes à l’accoutrement insolite, des incursions surréalistes dans les troglodytes de Matmata, autant de détails qui manquent rarement de nous arracher un sourire affectueux et attendri, tant ils sont chargés de nostalgie.
Du coup, devenus, au fil du temps, reliques d’un passé ô combien précieux, ces carnets de voyages et ces cartes postales balisent l’histoire de notre nation. C’est pour cette raison que ceux qui les ont fixés pour l’éternité, comme ceux qui les ont, depuis, couvés de tendresse et de soins, ne sont pas seulement des témoins de leur temps. Par ce voyage initiatique proposé dans ce beau livre, ils sont devenus passeurs de mémoire.
Précisons, en conclusion, qu’une partie des recettes engendrées par cet ouvrage sera reversée au profit de la maison de retraite Delarue-Langlois à Radès.

Rafik DARRAGI

Retour page accueil