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Colloque :
La Presse
(02 Juin 2008)

La francophonie à Alep (2ème partie de l'article "Eclairage et réévaluation")

 

                                           De la responsabilité historique (II)                                          

Par Rafik DARRAGI

 

 En marge du colloque sur la francophonie tenu à Alep du 14 au 17 avril dernier, et suite à l’article de notre confrère Adel Latrech «La Francophonie invitée en Syrie» paru le 14 avril dernier, La Presse a publié, la semaine dernière, un résumé de l’intervention du professeur Claude Coste «La France est-elle un pays francophone ?» qui s’inscrit dans le premier des deux principaux axes indiqués dans le titre : «La littérature francophone et sa didactique» : - Les littératures francophones : historique et thèmes - Didactique de la littérature francophone. Aujourd’hui, nous vous présentons le résumé de deux interventions complémentaires, s’inscrivant cette fois dans le deuxième axe. Nous espérons, de la sorte, avoir rendu, tant soit peu, «l’esprit» de cette importante manifestation culturelle tenue dans un pays arabe, la Syrie, cette terre chargée d’histoire, lieu de fraternité et de tolérance. La mémoire de la colonisation La communication du professeur Zineb Ali-Benali, de l’université Paris 8 : «Les textes littéraires francophones : questions pour un enseignement», se veut une analyse historique et sociologique de la didactique qui prévaut aujourd’hui dans le monde francophone. L’intervenante commence par souligner la complexité de la politique officielle de la France et des pays francophones en matière d’enseignement : «Colonialisme et universalisme, dit-elle, ont fini par se confondre en une synonymie monstrueuse qui n’en a peut-être pas fini d’être opératoire, comme la lumière d’une étoile éteinte». Elle pose ensuite le postulat liant littérature et enseignement que Barthes a exprimé en ces termes : «La littérature, c’est ce qui s’enseigne, un point c’est tout. C’est un objet d’enseignement». Zineb Ali-Benali aborde alors longuement les conditions d’accueil, le statut des textes littéraires francophones et l’importance de la prise en compte de l’histoire coloniale aussi bien en France que dans les pays francophones. Elle constate «qu’on ne donne pas la place qui leur revient aux littératures francophones dans une théorie du texte» contrairement à ce qui se passe dans l’espace anglophone où «aujourd’hui un cours sur la littérature “anglaise” d’après 1945 qui ignorerait les écrivains des “minorités” ou les écrivains “postcoloniaux”, ou les questions de la décolonisation, de la migration ou de la diaspora serait tout simplement un anachronisme». La question des textes littéraires francophones, dit-elle, est encore tributaire de celle de la mémoire de la colonisation, en particulier dans les pays qui ont connu la colonisation. En ce qui concerne l’Afrique, Zineb Ali-Benali note un contraste frappant : alors qu’au sud du Sahara les Africains ont vite fondé les bases d’une didactique et d’une critique littéraire et se sont vite réapproprié les procédures littéraires sans aucun problème, il en est autrement au nord du Sahara où «on ne sait quelle place faire aux littératures francophones, particulièrement aux textes écrits par des auteurs “nationaux”». Zineb Ali-Benali souligne à cet égard l’incohérence de la politique linguistique pratiquée par certains pays. Basée sur une «utilisation politique des langues», elle «va dans le même sens que l’appauvrissement opéré au temps de la colonisation». En effet, favoriser l’usage d’une seule langue au détriment des autres revient à réduire ces dernières au rang de dialectes, affirme-t-elle. Evoquant, en conclusion, le cas de l’Algérie et l’apport de certains auteurs comme Assia Djebar, Leïla Marouane ou Rachid Mimouni, qui «ont pu, tout en construisant un récit à partir de ce qui se passait, ne pas se laisser enfermer dans le local-sanglant en reprenant la pratique de la “couvaison” des morts, en réécrivant le premier fratricide, par le décalage de l’humour», l’universitaire prône l’ouverture sur le monde. La francophonie étant un champ linguistique et culturel impliquant «un continuel franchissement des frontières des langues et des cultures», il importe en effet que les populations qui utilisent la langue française du fait colonial ne soient pas lésées culturellement et que leurs écrits puissent refléter leur spécificité sans aucun complexe. Il faut donc que leurs écrivains, «la voix des sans-voix», continuent à poser «la question de la mémoire et de l’oubli, du dire impossible et de la responsabilité historique» qui leur incombe. Le résultat de l’hybridation qui s’ensuit, c’est-à-dire, ces «littératures métisses et pérégrines», n’en sera que plus bénéfique tant pour le corpus et la bibliothèque que pour la théorie littéraire. Entre spécificité et universalité L’intervention de Marie-Françoise Chitour, de l’université d’Angers, intitulée «La didactique de la littérature francophone : une passerelle vers le monde», l’une des plus longues du colloque, s’intéresse au côté pratique. Elle traite, d’une manière très concrète, de l’enseignement-apprentissage des littératures francophones. D’emblée, cette enseignante aujourd’hui experte sectorielle pour l’enseignement supérieur en Gambie, affirme que la littérature francophone n’amène pas à une didactique particulière puisque «l’enseignement-apprentissage de la littérature repose sur les mêmes principes, quelles que soient la langue et la culture d’origine de l’écrivain». Et l’universitaire de préciser : «nous voulons parler de lecture active, qui prenne en compte les spécificités du texte littéraire et sa polysémie, et qui permette aux étudiants de lui donner leur propre sens». Ce qui est, ajoute-t-elle, conforme au désir des auteurs francophones eux-mêmes, qui refusent de rester enfermés dans un vase clos mais aspirent à s’ouvrir au monde. Soucieuse de présenter «une didactique de la littérature francophone qui se constitue en autant de passerelles entre différents genres et différents arts, entre diverses aires culturelles, articulant des cultures spécifiques à une réelle universalité», Marie-Françoise Chitour analyse d’abord le rôle fondateur de l’oralité qui se manifeste par «l’insertion de contes, de proverbes, de chants, autant d’éléments traditionnels redynamisés par l’écriture». Pour illustrer ce rôle de l’oralité, l’universitaire française opte pour L’Appel des Arènes de la romancière sénégalaise Aminata Sow Fall, l’histoire d’un jeune adolescent sénégalais, Nalla, qui, confronté à la civilisation occidentale par l’intermédiaire de ses parents, refuse de renoncer à ses racines culturelles. Etroitement lié à la tradition, le conte peut être étudié, soit séquence par séquence selon sa présence à l’intérieur du roman, soit par le biais du conteur lui-même. L’enseignant peut également envisager l’approche «synthétique» lorsque le conte fait partie intégrale du roman. Il peut alors proposer à ses élèves l‘analyse du merveilleux par exemple. Marie-Françoise Chitour aborde ensuite les variantes et les liens entre spécificités et universalité. Intitulée «Une toile unique», cette partie de son intervention part d’une réflexion de Abdourahman A. Waberi à propos de la littérature que l’écrivain djiboutien appréhende comme une «toile unique» ou «un (…) fleuve (où) débouchent tous les récits du monde». Selon Wabéri, «toute la littérature ne serait que reprise des motifs anciens, variations sur des thèmes antiques, remise en bouche et / ou en oreilles des petites ou des grandes musiques d’hier. Si écrire est un acte de construction de soi, il est aussi participation à une communion» Comme «la matière des contes est bien souvent la même,» et qu’elle offre des «structures et conduites universelles», Marie-Françoise Chitour retient «volontiers cette perspective comme axe de travail pour la didactique de la littérature en général,» dans la mesure où elle la trouve «particulièrement opérante pour la littérature francophone, permettant d’abolir les frontières géographiques et culturelles, et d’ignorer totalement le critère de nationalité, peu pertinent en littérature.» Et c’est tout naturellement qu’elle propose comme illustration de cette partie deux recueils de nouvelles : Le Pays sans ombre et Cahier nomade de Abdourahman A. Waberi. Comme de son point de vue, la diversité générique et linguistique des textes francophones est un atout considérable, elle prône l’ouverture intellectuelle et le décloisonnement du fait littéraire. «Certaines expériences, affirme-t-elle, étant universelles, source de joies ou de souffrances nous affectant tous pareillement ». Les cas de figure abondent mais il ne faut pas négliger pour autant les «propositions de mises en relations inédites ou peu usitées, entre œuvres africaines et non-africaines» (…) car un lien «improbable» peut toujours exister si l’on fait preuve d’un regard dépourvu de préjugés. A cet égard, Marie-Françoise Chitour développe longuement une lecture croisée d’un conte vietnamien La Princesse et le pêcheur d’une journaliste et romancière française d’origine vietnamienne, Min Tran Huy, et du conte sénégalais L’Appel des arènes, déjà mentionné plus haut, tous deux insérés dans des romans contemporains. Approche comparatiste Dans la troisième et dernière partie de sa communication, intitulée «Des écritures à la croisée des continents», Marie-Françoise Chitour s’interroge sur la manière de tirer profit du rôle de plus en plus prépondérant de l’intertextualité chez les écrivains francophones. Les pistes pour une approche de la question sont multiples. L’exemple de Verre Cassé du Congolais Alain Mabanckou, (Cf. La Presse du 17 janvier 05), qui dénombre pas moins de « deux cent cinquante références littéraires, sans compter celles à la Bible, à des proverbes bien connus, à des phrases historiques, à des films, à des tableaux », est significatif. Certes, ce foisonnement de références peut apparaître comme un exercice pesant et artificiel pour certains lecteurs, cependant il n’en est pas moins «drôle, savoureux, du fait de la déconstruction et du détournement des titres, des citations, mais surtout de leur mode de présence et d’intégration dans le texte, parfaitement réussies, qui donnent une coloration nouvelle et originale à l’intertextualité». D’où cet intérêt qu’il présente pour d’éventuels exercices ludiques en classe : «Nous imaginons une répartition en plusieurs groupes, à qui nous donnerions différentes séries. L’un disposerait de phrases où sont insérés des titres de romans français, un autre serait concerné par des œuvres francophones, un autre encore par des films ou des proverbes, éléments culturels qui foisonnent dans le roman» ; et l’universitaire d’illustrer ses dires par une variété d’exemples. Bref, une démarche originale, basée sur une approche thématique et comparatiste, riche d’exemples concrets, mettant en relief la valeur pédagogique de l’intertextualité.

 

R.D.

 

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