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Critique littéraire :

Presse littéraire

Du côté des revues

Confluences poétiques n°2
Interpénétration poétique et droit de la langue

Confluences poétiques, revue de l’association du même nom, est éditée, annuellement, chez Mercure de France. Le numéro deux, qui vient de paraître, est un ouvrage volumineux totalisant plus de 300 pages.

Y ont collaboré plus de soixante-dix poètes, tous membres de l’association. Parmi eux, nous relevons une pléiade de poètes arabes dont Tahar Bekri, Salah Stétié, Chawki Abou Chacra, Adonis, Aïcha Arnout ou encore Issa Makhlouf.

Il faut préciser que la poésie libanaise est à l’honneur dans cet ouvrage, l’équipe dirigeante de Confluences poétiques ayant tenu à rendre hommage à ce «pouvoir des hauteurs», porteur de paix, cette poésie libanaise qui, selon les mots de Salah Stétié, sut, ô combien, témoigner «sous les bombes, pour l’urgence illuminante de la paix face à l’illumination sinistre des missiles» (p.73).

Le chapitre «Anthologie de la poésie libanaise contemporaine» offre, à cet égard, une large palette de voix arabophones, francophones ou encore anglophones, un florilège ne contenant pas moins de vingt et un poètes, de Salah Stétié à Abdo Wazen, en passant, bien sûr, par Georges Schéhadé, Adonis, Venus Khoury Ghata, Abbas Baydoun ou encore Lawrence Joseph, poète et romancier américain d’origine libanaise, adepte du grand Khalil Gibran.

Au-delà de cet hommage à l’adresse de cette terre pétrie d’histoire et de poésie qu’est le Liban, c’est l’interpénétration poétique, celle des idiomes et leurs créations, qui se trouve ainsi illustrée, comme le précise Luis Mizón, le directeur de la revue dans son éditorial : «L’interpénétration, la création et l’interprétation de la diversité culturelle exprimée en français ouvrent le chemin d’une nouvelle francophonie» (p.11).

C’est précisément dans l’espoir de tracer les futures orientations de cette nouvelle francophonie que plusieurs chapitres, aux titres évocateurs, ont été consacrés à des thèmes précis, illustrant cette interpénétration. Ainsi, dans le chapitre intitulé «L’autre que nous sommes», plusieurs poètes d’origine étrangère ont été conviés à parler de leurs sources françaises. Tahar Bekri est l’un d’entre eux. Non sans humour, en un style vif et léger, il nous relate les circonstances particulières de sa rencontre avec Saint-John Perse : «Cela commença par une erreur d’interprétation dans le poème. Au lycée, je devais expliquer à l’examen blanc du baccalauréat un texte de Saint-John Perse. Jamais je n’avais imaginé qu’une plante carnivore pouvait exister réellement. Où voulez-vous qu’un jeune méditerranéen comme moi ait pu imaginer une chose pareille ? La mondialisation n’était pas encore là et je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un avocat ou une mangue sur un marché dans la ville en ces temps-là» (p.189).

A chacun sa poésie

A l’inverse, pour ainsi dire, des poètes français, comme Marie-Claire Bancquart, Georges-Emmanuel Clancier ou Philippe Delaveau, se sont exprimés, à leur tour, sur les influences étrangères perceptibles dans leurs œuvres. «Juste retour des choses», admet Jacques Darras, l’homme qui est derrière cette initiative car, comme il l’explique, Confluences poétiques a été fondée en France «par des “étrangers” ayant pris le parti généreux de donner l’hospitalité aux Français mêmes dans leur propre pays» (p.217).

D’autres poètes dont l’œuvre est étroitement liée à la peinture nous livrent, chacun avec justesse et sensibilité, un texte inspiré par leur vision de la poésie et de ses interférences; un thème, il faut le préciser, suggéré par Luis Mizón.

Ainsi, invité à préciser très brièvement sa conception de la poésie et son influence sur son travail, le poète et romancier franco-tunisien Hubert Haddad (Cf. La Presse du 23 janvier 06), déclare : «On ne crée rien vraiment : une vie de poète ne vaut que par ce rien qu’elle transfigure. L’art sauve à tout instant la réalité de la répétition aveugle».

Convaincu que son expérience picturale de la poésie est intimement liée à son enfance - «toute enfance est prophétique» -, Hubert Haddad avoue qu’il ne s’est jamais complètement remis de la disparition tragique de son frère peintre auquel le liait un profond «souci de partage gémellaire» (p.21).

C’est justement à ces souvenirs d’enfance que l’Irakien Ghani Allani se réfère, lui aussi, pour expliciter cette étroite relation qui le relie à la calligraphie. Soulignant la complémentarité et l’interférence de ces deux arts que sont la poésie et la calligraphie, il évoque, entre autres, Abou Nuwas associant dans son rêve les deux lettres arabes alif et lam à sa bien-aimée : «Je t’ai vue m’enlacer dans mon rêve comme l’alif enlace le lam…» (p.43).

Ghani Allani conclut son article par cette affirmation : «La beauté de l’art est de pouvoir être lui-même le seul langage qui peut aider à établir la compréhension entre les peuples» (p.46).

Peut-être est-ce à ce langage particulier, la beauté de l’art, émanant des interférences et des interpénétrations des langues, que Luis Mizón fait référence lorsqu’il proclame : «Au-delà du droit du sol et du droit du sol, place au droit de la langue ?»

Confluences poétiques est une revue qui foisonne de témoignages et de prises de positions. A lire et à relire.

Rafik DARRAGI

 

 

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