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La Presse littéraire :
La Presse de Tunisie
(28
Avril 2008)
Pèlerinage
Par
Rafik DARRAGI

Grande mosquée des Ommeyades à Damas
«J’ai
soudain le sentiment d’être né dans cette ville»
(p.298), disait Amin Maâlouf dans son livre, Origines,
(Grasset, 2004) parlant de son «pèlerinage» à La Havane
où il est allé se recueillir sur la tombe de son
grand-oncle Gebrayel.
Qui
n’a jamais ressenti lors d’une flânerie dans une ville
au nom mythique cet étrange sentiment d’appartenance ?
Nous l’avons connu nous-mêmes à deux reprises, en
l’espace d’un an, à l’occasion de deux séjours, l’un à
Cordoue, l’autre à Damas. Pourtant, contrairement à Amin
Maâlouf, nous ne sommes pas venus là pour prier sur les
mânes d’un ancêtre. Non, nous n’avons aucun mausolée
d’aïeux dans ces deux villes, aucun patrimoine à
revisiter. Néanmoins, le sentiment de recueillement que
nous avions alors ressenti en arrivant dans ces deux
emblématiques cités de la gloire omeyyade ne devait pas
être différent de celui du romancier libanais. Parce que
nous étions venus de si loin pour rêver du Grand Passé,
sur les pas du héros du Faucon d’Espagne, notre ferveur
était immense et certainement non moins émouvante que
celle du pèlerin qui, à bout de force, pose enfin son
front sur le sol béni.
Pour
celui qui a parcouru l’Andalousie et la Syrie sur les
traces du prince omeyyade, Abd al-Rahman 1er, dit le
Conquérant, fondateur en l’an 756 de la puissante
dynastie des Omeyyades en Andalousie, pour celui qui a
médité à Damas, à Ecija, à Carmona ou encore sur les
ruines d’El Zahira, ce pèlerinage laisse un arrière-goût
d’amertume et de tristesse. Certes, il existe un
sentiment qui sommeille au plus profond de nous-mêmes,
fait d’effroi et de mystère qui, devant les ruines
chargées d’histoire, comme celle d’El Zahira près de
Cordoue, surgit pour nous rappeler notre condition
humaine, l’inévitable chemin de toute chair, cette perte
de l’épanouissement humain. Mais en Andalousie, à
Cordoue, plus qu’en tout autre endroit, il est rare
qu’un Arabe musulman ne se soit jamais senti à la
croisée de ce sentiment ineffable, ce désir mystérieux
jailli du plus profond de son être et la force
évocatrice du spectacle grandiose qui s’offre à son
regard : sollicitation ô combien objective, celle de
deux forces, aussi fortes l’une que l’autre qui, en un
instant, s’emparent de l’esprit, l’étreignent et le
subjuguent.
Nostalgie...
Nostalgie...
C’est
que Cordoue, comme d’ailleurs Grenade, ne symbolise pas
uniquement la grandeur passée des Andalous. Celle qui
fut longtemps le cœur de la civilisation arabe en
Andalousie représente également, à notre sens, les
passions destructrices de l’homme et sa propension à
semer la ruine et la désolation. Car Cordoue n’est pas
célèbre seulement à cause d’Averroès dont les statues
ornent quelques places, certes, mais plutôt à cause de
sa Grande Mosquée. Abd al-Rahman 1er, qui l’avait
construite, avait tenu à ce qu’elle fût la réplique
exacte de la Grande Mosquée des Omeyyades à Damas, sa
ville natale.
Or que
peut voir aujourd’hui le visiteur à Cordoue? Une mosquée
profanée, défigurée à l’extrême, avec force croix,
effigies et autres reliques, transformée en musée, avec,
comble du mauvais goût, une immense chapelle érigée en
plein milieu de la majestueuse salle de prière. Triste
habitude qu’a l’homme de vouloir accumuler et montrer
les preuves matérielles de ses succès, de ses victoires,
de ses vengeances !
A
Grenade, même spectacle affligeant. Comme pour rappeler,
si besoin est, que la victoire est à l’Inquisition, à
l’Alhambra il n’y pas seulement les jardins et les
splendides palais arabes, ces joyaux artistiques
incomparables qui attirent des milliers de touristes
chaque jour. Un immense édifice de style vaguement
baroque, érigé à la gloire de Charles Quint, assombrit
les lieux et dissimule l’entrée du palais des Nasrides.
Pourquoi ce sacrilège, cette profanation ? Certes, en
matière de jugement sur ces questions, les appréciations
à visée réaliste relèvent de l’utopie : l’approbation ou
la condamnation étant bien souvent liée aux intérêts de
celui qui s’érige en juge. Alors, un moment, l’esthète
en vous se réveille ; à Cordoue comme à l’Alhambra, vous
songez au style baroque espagnol. N’est-il pas un
mouvement qui revendique la liberté à sa guise ? Une
simple illusion ? Celle du réel dans toute son
exubérance ? Néanmoins, émerveillé par ces lieux chargés
d’histoire, ancré dans l’instant, l’esthète a beau faire
; son esprit s’égare ; les passions destructrices du
vainqueur continuent à se profiler devant son regard et
l’immense nostalgie de l’envahir.
Tolérance
et
générosité
Les sentiments ressentis
en Syrie sont d’un autre ordre. Le visiteur est d’abord
frappé par cet esprit de tolérance, cette sérénité et
cette convivialité de l’habitant, qui vous réchauffent
le cœur. Dans les villes que nous avions traversées,
Hamma, Homs, Alep, la mosquée côtoie l’église, aux
portes grandes ouvertes. A l’université d’Alep, les
étudiants arborent fièrement les signes distinctifs de
leur religion. Dans les cafés comme dans les
restaurants, les jeunes filles portant le voile fument
le narguilé. Quant à la générosité, il suffit de savoir
que ce pays aux ressources pourtant si limitées héberge
depuis des années maintenant, des milliers de réfugiés
palestiniens et irakiens. A Palmyre que les Syriens
préfèrent appeler Tedmor, bourg situé en plein désert,
nous avons, à notre grande surprise, constaté que les
soins médicaux sont gratuits même pour les étrangers.
Dans ce pays pourtant officiellement en état de guerre,
la sérénité règne partout. Bien sûr, vous êtes parfois
surpris dans les rues par des coups de klaxon
intempestifs mais vous entendrez rarement un cri de
colère ou une vocifération.
A cela
s’ajoute un sentiment de satisfaction tout à fait
personnel qui nous réconcilie un tant soit peu avec la
vie : La Grande Mosquée des Omeyyades de Damas brille de
mille lustres. Un instant, en franchissant la grande
porte, nous songeons à l’autre mosquée, celle de
Cordoue, si affreusement profanée. Tamerlan a bien
saccagé Damas et incendié la Grande Mosquée, mais comme
le Phénix, ces lieux sacrés, faisant preuve de
pérennité, renaissent de leurs cendres. Dans l’immense
cour dallée, hommes, femmes et enfants déambulent.
Assises à même le sol sous les arcades, tout autour de
la cour, des familles entières écoutent le prône
répercuté par des haut-parleurs, alors qu’à l’intérieur
de l’immense salle de prière, des centaines de personnes
forment la muraille humaine, en rangées, côte à côte.
Pourvu que cette sérénité dure et que le bruit de bottes
qui se font entendre aujourd’hui dans cette contrée
disparaissent à jamais.
R.D.
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