Retour page accueil

 

Critique littéraire :

La Presse littéraire (
Lundi 26 Février 2007)

Darwich et «l’archéologie du moi»

Par Rafik DARRAGI

Réflexions littéraires et existentielles. Douleurs de l’exil que tempère la poésie, cette énigme qui se perpétue sans arrêt.
De quoi donc peuvent parler trois poètes arabes que bien des liens, tissés de larmes et de sang, unissent ? De poésie, bien sûr, mais aussi d’engagement et de combat, d’exil et de désillusion, de rêve et d’espoir. Entretiens sur la poésie qui vient de paraître chez Actes Sud offre tout cela et bien plus encore. Cet ouvrage réunit 5 entretiens du poète palestinien Mahmoud Darwich avec le Libanais Abdo Wazen,  poète et rédacteur en chef de la page littéraire du quotidien arabe de Londres Al Hayat, et un entretien avec Abbas Beydoun, poète et critique libanais connu pour sa rigueur et son exigence.
Comme dans  La Palestine comme métaphore (Cf. La Presse du 16 déc. 02), le poète palestinien souligne une fois de plus dans ce nouvel ouvrage l’élément biographique, la prise de conscience identitaire, son rôle dans l’engagement politique personnel et surtout cet ardent désir de se libérer des contingences de la vie politique et retrouver  ce «morceau du ciel en chacun de nous».
En effet, dans cet ouvrage, M.Darwich  avait exprimé ce besoin latent en chacun de nous, en ces termes :«Dans mon dernier recueil, je dis que j’ai un seul rêve : en trouver un. Un rêve, c’est un morceau du ciel en chacun de nous. Nous ne pouvons pas être totalement pragmatiques, totalement réalistes. Nous avons besoin d’un peu de ciel pour trouver l’équilibre entre le réel et le rêvé. Le rêve est la région de la poésie».
Inquiétude existentielle
Toutefois, dans ce nouvel ouvrage, l’accent est plutôt mis  sur la poésie, ses liens avec la prose et le débat qu’elle suscite sur la scène arabe. Bien sûr, nous y retrouvons ce désir mais d’une façon plus explicite, moins métaphorique. Bien qu’il fût un proche ami du président Arafat — on lui doit plusieurs discours, notamment la déclaration de l’Etat palestinien et le discours à l’Unesco en 1996 —, il aurait préféré, dit-il, rester dans l’ombre, dans «son espace vital» et ne pas assumer des responsabilités politiques contrariant «sa démarche personnelle comme poète» (p.71).
M.Darwich  ne se sent bien que lorsqu’il est seul avec lui-même : «La maison est plus belle que le chemin qui y conduit» (p.77). Et le poète palestinien d’expliquer : «La maison, c’est être seul avec moi-même» (p.75), pour rattraper le temps si précieux «perdu dans les voyages et les relations sociales». (p.75).
Exigeant avec lui-même, il semble constamment habité  d’une inquiétude existentielle : 
«Chaque fois que je publie un livre, j’ai l’impression que c’est le dernier». Mais comme le phénix, l’oiseau mythique qui renaît de ses cendres, «le poète renaît et se renouvelle du fait de son expérience…».
C’est, en fait, le paradoxe de la poésie : «Quant à savoir comment naît la poésie, ou ce qu’est la poésie… Ces questions sont des énigmes… La poésie est une énigme, et c’est ce qui lui permet de se perpétuer» (p.19).
Son seul souci reste, par conséquent,  cette interminable quête, cette constante recherche  de ce phénomène mystérieux qui sublime l’œuvre et lui confère la charge poétique vitale : «Je ne me satisfais jamais de ce que j’écris et je suis perpétuellement en quête d’un nouveau langage qui permette à ma poésie de devenir… plus poétique si je puis dire» (p.18).
Et lorsque son interlocuteur lui rappelle quelques-unes des phrases restées indélébiles dans la mémoire collective, comme «Inscris, je suis arabe», la réponse fuse, sans ambages :
«Le poème politique ne veut rien dire pour moi. Ce n’est qu’une harangue… Le poète n’a pas qu’un rôle social à jouer. Il doit d’abord faire son métier» (p.14).
Il avoue cependant que la politique ne peut «totalement disparaître du poème», car «il est de la nature des choses que la politique existe» puisqu’il s’agit en fait de «la lutte humaine pour la vie ou la survie» (p.15).
Mais Abdo Wazen  insiste: «Que ressentez-vous quand vous lisez un poème israélien chantant la terre de Palestine ?»
M.Darwich  cite alors comme exemple Yéhuda Amihaï  dont «il aime la poésie»  mais il avoue néanmoins ressentir, en tant que palestinien, de la gêne car, explique-t-il, contrairement au poète israélien, «le poète palestinien n’a jamais cru nécessaire de fournir des preuves de son droit à être là. Son rapport à la terre est direct, spontané, il n’a besoin d’aucune justification idéologique» (p.66).
Pluralité et ambiguïté

Cette prise de position prend l’allure d’un raisonnement métaphysique dans l’entretien que M.Darwich a accordé à Abbas Beydoun. A ce dernier qui lui demande s’il n’y a pas dans son recueil Ne t’excuse pas (Cf. La Presse du 20 mars 06) «un thème récurrent», celui de «la pluralité du moi et de l’ambiguïté du rapport du moi à l’Autre», Mahmoud Darwich répond longuement: «…Il y a en fait deux Autres : l’Autre qui est moi quand je me regarde de l’extérieur, et l’Autre qui est l’étranger, le différent, l’adversaire, celui qui occupe mon lieu à ma place. L’archéologie du moi se heurte à une réalité présente, à une histoire, à des guerres, à des cultures accumulées…On ne peut donc éviter le débat avec l’Autre qui a occupé le lieu en prétendant que c’est le sien et que je suis l’étranger. Cependant, il est lui-même perplexe, car il ne trouve pas son moi. Chacun de nous doit chercher son moi dans l’Autre, mais je suis plus courageux que lui, car j’ai réellement entrepris cette recherche alors qu’il n’ose pas le faire de son côté. Il nie mon existence et risque de se mettre en question s’il reconnaît qu’il a en lui certains de mes traits» (pp. 115-116).
Ainsi le barde palestinien  est marqué par le destin. Sa poésie restera toujours «épreuve et exil/ jumeau ». Le lecteur ne s’étonnera donc point de retrouver tout au long de ces Entretiens, mêlés aux réflexions littéraires et existentielles, en filigrane, les douleurs d’un exil qui n’en finit pas.
R.D.
www.rafikdarragi.com
__________________
Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, traduits de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 126 pages.

 

Retour page accueil