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Critique littéraire :

La presse de Tunisie - Lundi 20 mars 06

Ne t’excuse pas — Recueil de poèmes de Mahmoud Darwich — Traduits de l’arabe par Elias Sanbar

Décentrage

«Mahmoud Darwich a su créer dans l’esprit du lecteur, comme tous les poètes authentiques, une réalité verbale qui perdure indépendamment de la cause ou de l’objet qui l’engendrent.»

Ces mots sont de l’écrivain espagnol Juan Goytisolo. Il faisait partie d’une délégation du Parlement international des écrivains qui rendit visite à Mahmoud Darwich dans Ramallah assiégée, en mars 2002. La tournée en Palestine de ce groupe d’intellectuels composé des deux prix Nobel de littérature, le Nigérian Wole Soyinka et le Portugais José Saramago, du Sud Africain Breyten Breytenbach, de l’Américain Russell Banks, de l’Italien Vincenzo Consolo, et du Chinois Bei Dao, avait alors donné lieu à de vives polémiques.
Quatre ans sont passés depuis. Après Murale (poème, 2003) et Etat de siège (poème, 2004), les éditions Actes Sud viennent de publier Ne t’excuse pas, un nouveau recueil de poèmes de Mahmoud Darwich dans une traduction du fidèle Elias Sanbar. Le titre original de cet ouvrage, paru pour la première fois à Beyrouth en 2004, est : ‘Lâ ta’tadhir‘ammâ fa’alta’, titre d’un poème inclus dans le recueil.
Bien que chaque poème possède cette cohérence propre qui lui imprime ce vernis de réalité verbale dont parle Goytisolo, ils sont tous disposés en résonance les uns par rapport aux autres. Et comme pour Darwich «La poésie est épreuve et exil/jumeaux », le lecteur ne s’étonnera point de retrouver, toujours en filigrane, des thèmes récurrents comme la douleur de l’exil, la quête existentielle, la nostalgie, l’espoir ou encore les sentiments de reconnaissance et de gratitude envers les terres d’asile comme ce beau poème sur Tunis dont nous citons un fragment :

Merci à Tunis. Elle m’a laissé revenir indemne,
de son amour. Au théâtre municipal,
j’ai pleuré parmi ses femmes
lorsque le sens s’est dérobé aux mots.
Je faisais mes adieux au dernier été
tel un poète
à une chanson d’amour : Qu’écrire après
à une autre amante… s’il m’arrive d’encor aimer ?
Dans ma langue, le tourbillon marin.
Dans ma langue, une migration
obscure de Tyr. Carthage ne la bride pas,
ni le vent des barbares du Sud. Je suis venu
comme la mouette et j’ai dressé
ma tente nouvelle
sur une pente céleste….

Point de décors pittoresques, point de paysages grandioses car dans l’errance de ce poète, Tunis n’a pas été une simple étape, une autre ville d’écriture. Dans ce poème, rêves, mythes et sentiments se mêlent et s’entrecroisent à l’infini. Faut-il s’en étonner ? La poésie est ainsi, mythe qui crée réalité…L’évocation de Tyr et de Carthage, ces interrogatives et cette ‘pente céleste’ où l’exilé a planté sa tente, suffisent à faire de notre capitale la métonymie de l’espoir, du retour aux sources :
Et je me suis demandé :
Comment le lieu devient-il
Le reflet de son image dans les légendes
ou l’un des attributs du discours ?
L’image d’une chose est-elle plus forte
que cette chose ?
N’était mon imagination, mon autre m’aurait dit :
Tu n’es pas ici.

Je me souviens

Comme dans les autres poèmes de ce recueil, où le poète palestinien évoque Jérusalem, Beyrouth, Le Caire, Damas ou encore Bagdad, les voyages demeurent subjectifs, confinés dans les replis de la mémoire, pris au piège, pour ainsi dire, comme leur auteur à Ramallah. Le temps, la distance, les frontières n’ont plus de prise. Aujourd’hui Darwich n’est plus ce poète errant, condamné à l’exil, mais en prenant fin, son errance s’est sublimée:
D’absence j’ai créé son image…
L’absence est le guide...
L’absence m’enseigne
ses leçons :
«N’était le mirage, tu n’aurais pas tenu bon… »

L’exil de Mahmoud Darwich ne ressemble à nul autre; il perdure; et ce faisant, les liens d’affinité tissés avec les autres exilés du verbe, y compris les morts, se multiplient:
Je me souviens de Sayyâb criant en vain dans le Golfe,
«Irak, Irak, il n’y a que l’Irak…»
Dans cet espace sumérien,
une femme a vaincu la stérilité de la bruine
Et nous a légué la terre et l’exil, tout à la fois.

Bien des liens, tissés de larmes et de sang, unissent ces deux poètes de l’exil. Dans son poème ‘Complaintes sur Jaykour’ qu’il composa peu avant sa mort, le chantre irakien mêle par la métaphore les tragédies de l’Irak et de la Palestine :
Croix du Christ tu fus jetée ombre sur Jaykour
par un oiseau de fer. Et quelle ombre !
teintée de la nuit de la tombe, elle tombe elle-même,
elle ronge les joues, prend, pour les dévorer,
les yeux de chaque vierge : ainsi, à Bethléem,
fit-elle pour la vierge à l’enfant.
Mais parce qu’il écrivait dans l’urgence, Badr Châker As-Sayyâb, fils de l’aurore, mort à la fleur de l’âge, n’usait que rarement de cette réalité verbale si chère à Darwich. Il se savait condamné : ’le poète d’aujourd’hui est comme Saint-Jean, dont les yeux furent dévorés pour avoir vu les sept péchés maîtres du monde’. Pourtant, selon Darwich, les deux poètes n’avaient rêvé que ‘d’une vie semblable à la vie et d’une mort à notre façon’. Le destin en a décidé autrement : Sayyâb ‘n’a pas rencontré la vie /telle qu’il imaginait entre le Tigre et l’Euphrate’.

L’ombre sinistre de la mort continue à planer sur la Palestine et Darwich ne tente pas de la conjurer. C’est que la mort ne peut être comprise à partir d’elle-même. Dans ce nouveau recueil, elle n’apparaît ni comme une tragédie, ni comme un triomphe mais plutôt comme la preuve tangible du caractère absurde de la vie. A cet égard, Darwich cite le grand poète du IXe siècle, Abû Tammâm :
Ni toi n’est toi
Ni les demeures ne sont des demeures.

L’espoir encore et toujours

Sans aller jusqu’à oblitérer totalement les dimensions tragiques de la condition humaine, le poète suggère une sorte de décentrage pour mieux appréhender la mort :
Ils n’ont pas demandé :
Qu’y a-t-il par-delà la mort.
Ils retenaient la carte du paradis mieux
Que le livre de la terre.
Une autre question les taraudait:
Que ferons-nous avant cette mort?
Près de notre vie,
Nous voyons et ne vivons pas.

On devine toutes les subtiles connotations qu’un tel décentrage peut provoquer dans l’évocation d’un thème aussi fondamental que la mort. Parce qu’il sous-tend la réalité verbale du poème, la relation ‘mort-horreur’ dans l’interminable quête du sens de l’existence finit par s’estomper. Bien que la paix intérieure profonde, cette sorte de résignation où se résout toute inquiétude, soit encore absente dans les cœurs, l’espoir subsiste. Le poète continue à rêver à ’une vie normale où nous ne serions ni héros ni victimes’ car ‘l’espoir, affirme-t-il, est une maladie incurable chez les Palestiniens’.

Rafik DARRAGI

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Mahmoud Darwich, Ne t’excuse pas, poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Actes Sud, 136 pages.