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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 12 Mai 2003
Littérature
Les
Arabes dansent aussi
de Sayed Kashua-
Traduit de l’hébreu par Katherine Werchowski
Déchirement
identitaire
Sayed
Kashua est né en 1975 à Tira, en Galilée, dans un village
devenu israélien en 1948. Après des études à l’université
hébraïque de Jérusalem, il devient journaliste et critique
de télévision dans un hebdomadaire de Tel-Aviv. Etabli
aujourd’hui à Beït Safafa, un village arabe en périphérie
de Jérusalem, il fait partie de ces francs-tireurs qui,
selon Hubert Prolongeau, romancier et journaliste, auteur
de la préface, «refusent, malgré les bombes, d’être
prisonniers des idéologies et des mythes fondateurs
d’Israël».
Les
Arabes dansent aussi est son premier livre. Bien
qu’il ne dispose donc pas de cet «espace autobiographique»
dont parlent les théoriciens du roman, l’auteur ne reste
pas un inconnu. En effet, en tant que membre d’une communauté
déchirée, souffrant sous le joug de l’occupation depuis
des décennies, il n’a nul besoin de ces indispensables
«signes de réalité», c’est-à-dire les écrits antérieurs
qui doivent normalement sous-tendre toute autobiographie.
D’autre part, malgré la fluctuation, voire, dans certains
cas, la trahison de sa pensée et les aléas de la traduction,
l’habileté de l’auteur consiste surtout dans la construction
d’une suite de situations pathétiques, violentes et
parfois franchement cocasses, appelées, de toute évidence,
à conforter l’optimisme des uns et le désespoir des
autres. Ces contrastes créent le doute et laissent le
lecteur hésitant, ne sachant s’il doit approuver ou
blâmer, condamner ou pardonner.
Souffrance
et délivrance
Dans mon cœur plus le moindre espoir. Je suis plein
de haine. Je hais mon père qui m’a condamné à rester
vivre en Israël; lui qui nous a appris que nous n’avions
pas d’autre endroit où aller, que mieux valait mourir
sur cette terre à laquelle nous n’avions pas le droit
de renoncer. Je me vois lui dire tout ce que j’ai sur
le cœur : que sans toutes ces bêtises qu’il nous a inculquées,
je serai parti depuis longtemps. Maintenant, il doit
être aussi ivre que moi; lui s’attache encore à quelque
espoir, autrement il mourrait. L’espoir s’amenuise mais
il couve. Comme quand il ne peut s’empêcher de pleurer
à chaque attaque sur Nazareth. Il dit que la souffrance
annonce la délivrance, comme lorsqu’il était en prison
(p.170).
Ainsi, apparemment, au lieu de les choyer, de les comprendre
et d’anticiper leur désirs, au lieu de présenter à ses
lecteurs les idées qu’ils pourraient avoir en commun
avec lui, S. Kashua a préféré leur en donner des nouvelles,
pas toujours plaisantes, il est vrai : une attitude
«sans complaisance ni pour les Juifs ni pour les Arabes».
(H. Prolongeau).
Et pourtant, bien qu’il ait aménagé l’écriture autobiographique
à sa propre convenance, et qu’il ait fait usage, plus
d’une fois, d’un humour féroce, l’auteur ne verse pas
dans la banalité. Certes, il y a pluralité de lectures
mais à aucun moment les valeurs sacrées, comme l’attachement
à la terre ou la lutte pour la liberté, par exemple,
ne basculent dans la démystification. Au contraire,
en contraste avec les désillusions et les renoncements
de l’auteur, elles constituent la référence suprême
:
«Vous
fuirez… Aucun de vous ne restera pour protéger la terre.
Des réfugiés ! C’est ça ce que vous voulez être ? Regardez
ce qui est arrivé à ceux qui se sont enfuis. Mieux vaut
mourir que fuir. Pourquoi ne comprenez-vous pas la valeur
de la terre?»
«La
terre c’est comme l’honneur», aime à dire papa.
Quiconque vend sa terre vend son honneur (p.69).
Le ton, donc, semble peu combatif et l’engagement de
l’auteur inexistant. En apparence seulement,car il faut
tout de même être prudent et ne pas prendre à la lettre
toutes les affirmations contenues dans cet ouvrage.Témoin
silencieux, mais juge omnipotent, le lecteur est invité
non seulement à réfléchir et à exercer son propre sens
critique en lisant entre les lignes mais également à
faire preuve d’une exigence intellectuelle ferme et
décidée.
Ainsi, par exemple, la satire mordante et le mépris
presque royal, affiché par l’auteur vis-à-vis de certains
de ses compatriotes : «Ne comprennent-ils pas qu’ils
sont différents, dit-il ironiquement, à propos de
deux de ses compatriotes dansant le disco, que ça
ne leur convient pas ni à quel point ils sont laids?».
Ou
encore, ce rêve d’enfant qui le pousse à ressembler
aux Juifs : «Vous n’avez vraiment pas l’air arabe.
Certains prétendent que c’est du racisme, mais pour
moi, c’est un compliment. Comme une victoire. Etre juif
: n’est-ce pas ce que je voulais?»
Ne
devant ni nous tromper ni nous offusquer car la souffrance,
le déchirement identitaire sont bel et bien là, qui
percent sous le masque.
Une
vie en porte-à-faux
Vivant
dans une société dominée par l’inégalité de fait, Sayed
Kashua n’a pas tardé à se rendre compte de l’inanité
de ses efforts d’intégration : «Papa dit qu’un Arabe
restera toujours un Arabe. Il a raison. Les Juifs peuvent
bien vous faire croire que vous êtes des leurs et paraître
le plus aimables au monde, à un moment ou à un autre,
il faut vous rendre à l’évidence, pour eux vous restez
toujours un Arabe» (p.119).
Et tout au long du livre, derrière cette pitoyable quête
d’identité, derrière ce désir de ressembler aux Juifs,
un désir amplifié jusqu’au déni de soi-même, se profile
la vraie tragédie du peuple palestinien : la guerre
qui n’en finit plus, la perte de l’épanouissement humain;
une vie constamment en porte-à-faux, toujours sur la
corde raide.
D’où ce souci de la vérité historique qui court en filigrane
et qui impose forcément des servitudes et des stéréotypes,
mais aussi ce ressentiment légitime éprouvé par l’auteur
contre toute la société, résultant de sa propre expérience
et qui reste néanmoins différent de la ‘haine d’essence’
de l’ennemi juré.
C’est là une belle preuve de pragmatisme dans la mesure
où l’auteur demeure conscient de l’enjeu pour attaquer
ouvertement le pouvoir en place. Le contraire aurait
d’ailleurs étonné, connaissant l’extrême sensibilité
des autorités à ce sujet.
Rafik DARRAGI
Sayed Kashua, Les Arabes dansent aussi, Editions
Belfond, traduit de l’hébreu par Katherine Werchowski.
Préface de Hubert Prolongeau, 251 pages.
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