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Critique littéraire :

La Presse du Lundi 12 décembre 2005
Friches - Cahiers de poésie verte (n°89)
Défrichage

Par Rafik DARRAGI

La 7e édition du Printemps des poètes en France est déjà loin, et pourtant la "fête au poème" se poursuit sans relâche. Les soirées poétiques se multiplient. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, le 12 décembre, la Société des gens de lettres organise Confluences poétiques à l'Hôtel Massa à Paris, autour d'une pléiade de poètes dont notre compatriote Tahar Bekri.
Les associations foisonnent et, dans leur sillage, une multitude de revues, de taille modeste il est vrai, mais entièrement consacrées à la poésie.
Parmi ces revues, nous citerons volontiers Friches dont le sous-titre est Cahiers de poésie verte. Pourquoi "verte" ? Probablement parce que cette revue qui a la particularité de proposer dans chaque numéro un dossier sur un poète majeur contemporain, fait cohabiter "valeurs sûres" et "voix nouvelles", donnant ainsi à découvrir d'autres auteurs plus jeunes, connus ou moins connus, parfois débutants. C'est pour cette raison que tous les deux ans (années paires : 2004, 2006, 2008...), Friches organise le concours "Trobadours/Trobadors", qui permet à l'heureux élu de voir l'édition de son manuscrit intégralement prise en charge par la revue.
La qualité intrinsèque des poètes accueillis, en tout cas, ne peut souffrir d'aucun malentendu. Parue en 1983, Friches compte aujourd'hui, parmi ses invités, de nombreux poètes de renom dont Léopold Sedar Senghor (n°78) et Salah Stétié (n°86). Le n° 98 de cette revue, paru récemment, se présente sous forme d'un cahier de 75 pages, dont une trentaine environ sont consacrées à la poétesse Marie-Claire Bancquart. Professeur émérite de littérature française contemporaine à l'Université de Paris IV-Sorbonne, également poète, romancière et critique, Marie-Claire Bancquart a, à son actif, une vingtaine d'ouvrages de poésie, une demi-douzaine de romans et plusieurs prix prestigieux dont le prix Max Jacob en 1978, le prix Alfred de Vigny en 1990, le prix Supervielle en 1996 et le Grand prix de critique de l'Académie française. Elle est, en outre, membre des jurys des prix Apollinaire, Max-Pol Fouchet et Yvan Goll.
Son credo : "Un poète ne prêche aucun salut". Le poème, chez cette poétesse, ne s'entend pas comme une mise en garde, une interpellation, encore moins une démission de la conscience , car le poète "essaie, non sans être en proie au doute, de le trouver. Il a l'espoir d'éclairer le réel".
Tâche ô combien éprouvante car, explique-t-elle:
"Personne ne pourrait écrire des poèmes sans arrêt, ni même toujours lire les poèmes des autres en guise de repos, parce qu'un poème est un état extrême".
Dans un poème inédit, intitulé "Qui n'aura point de soir", elle évoque Saint-Augustin et, d'une manière subtile, dresse une comparaison pleine de sous-entendus, entre la cité divine et la cité des hommes:
Saint Augustin, patron d'une terre à massacres,
Assiégé dans Hippone depuis des jours
et des jours,
Repense à sa mère si indulgente
Aux poires qu'il déroba étant petit
Et
Dans sa cité dolente
Construit une autre cité
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Quinze cents ans après, au milieu des ruines
Dans l'abandon des hommes, la disparition
de son Dieu
J'ai vu là des chèvres et de luxuriantes
fleurs rouges.
Peut-être leur douceur disait encore
une obstination du délice.
Notre compatriote Cécile Oumhani, Daniel Aranjo (Prix de la Critique 2003 de l'Académie française), Ingrid Auriol, René David, sont de ceux et de celles qui sont fêtés dans ce numéro. Tous les poèmes sont inédits.
La contribution de Cécile Oumhani se présente sous forme d'une série de quatrains, quintils et sizains, brefs, elliptiques mais suffisants pour consigner toute une existence. On y retrouve le même style dépouillé, des phrases qui ne s'étirent pas, ne se ramifient guère. Peu coloriste même s'il lui arrive fréquemment de recourir aux couleurs, elle ne dépeint pas des paysages naturels. Le tout reste donc une sorte de non-lieu, de non- temps, une vue plongeante d'une caméra, en fondu, qui vous surprend et qui imprime dans votre mémoire une image, un souvenir de l'être cher disparu à jamais mais dont la présence est prégnante en toute chose:

Dans son tiroir bleu
De sages piles de mouchoirs jaunis
Racornis comme d'anciennes photos
Et le parfum léger
De la lavande
Dont elle avait planté
Les lendemains

Totalement dédiée aux voix contemporaines, reflet de la diversité poétique d'aujourd'hui, et passerelle entre les formes d'expression, Friches est une revue de poésie dont l'écriture et la construction ne trahissent pas le propos. Aux articles de fond s'ajoutent des entretiens révélateurs, des hommages, comme celui rendu à la poétesse Chantal Lammertyn, décédée accidentellement, des textes inédits d'une grande variété, des notes de lecture d'une extrême densité, ainsi que des informations pratiques.

R.D.

 

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Friches Cahiers de poésie verte, N° 89,
Le gravier de Glandon/87500 Saint Yrieix,
75 pages.

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